Premier chef-d'œuvre opératique absolu de Haendel et monument d'une suprême probité artistique, Agrippina est l'un des sommets du théâtre baroque. Portée par le livret génial et d'un cynisme étincelant du cardinal Grimani (qui parodiait à travers la Rome antique les mœurs corrompues de la cour papale), l'œuvre se distingue radicalement de l'austérité des opéras sérieux postérieurs de Haendel. C'est une satire grinçante sur la soif absolue de pouvoir, où l'hypocrisie sociale triomphe systématiquement sur la vertu, le tout enveloppé dans la musique la plus fraîche et inventive du compositeur. Dans l'écriture, la partition déploie une force cinétique pétillante et une alacrité rythmique d'une absolue netteté. Le jeune Haendel y fait preuve d'une clarté texturale chirurgicale, recyclant avec un génie d'école insolent ses plus belles mélodies de cantates italiennes antérieures. L'œuvre abandonne la rigidité des airs da capo standardisés pour multiplier les ariettes courtes, nerveuses et d'un hédonisme sonore épuré qui collent à l'action théâtrale. La polyphonie vocale et l'orchestre fusionnent pour atteindre une immense pureté vocale instrumentale, alternant entre le comique grotesque des airs de Claudio et l'intensité tragique des lamenti d'Ottone. Interprète pléthorique du mensonge d'État, de la séduction manipulatrice et du vaudeville politique, cet opéra avance de bout en bout avec une belle urgence organique théâtrale. Le rôle-titre demande une actrice-chanteuse au tempérament superlatif, capable de passer de la fureur calculée à la douceur la plus perverse (comme dans le célèbre air Ogni vento). En mêlant l'ironie mordante de l'esprit italien à la puissance orchestrale germanique, Agrippina installe définitivement le style Haendel et conserve, dans les plus grands festivals baroques du monde, une autorité scénique superlative.