Créé en 1846 à La Fenice de Venise, Attila est un pur produit des célèbres « années de galère » de Giuseppe Verdi, cette période de jeunesse caractérisée par un rythme de création frénétique et une énergie théâtrale brute. Traversé de part en part par le souffle ardent du Risorgimento (le mouvement pour l'unification italienne), cet opéra a immédiatement galvanisé le public du XIXe siècle. La réplique lancée par le général romain Ezio au roi des Huns, « Avrai tu l'universo, resti l'Italia a me » (« Prends l'univers, mais laisse-moi l'Italie »), déclenchait régulièrement des émeutes patriotiques et des salves d'applaudissements extatiques dans les théâtres, transformant Verdi en figure de proue clandestine de la résistance nationale. Sur le plan musical, Attila exige un quatuor de solistes d'une endurance et d'une vaillance athlétiques. Le rôle d'Odabella est notoirement l'un des plus redoutables et meurtriers jamais écrits par Verdi pour une voix de soprano : sa spectaculaire entrée au prologue, « Santo di patria... », impose d'emblée un saut vocal vertigineux avec des écarts d'intervalles immenses, des coloratures acérées et un poids dramatique écrasant. Le rôle-titre requiert une basse d'une immense autorité noire, capable de basculer en un instant de la fureur guerrière à la terreur superstitieuse la plus panique. Loin d'être simpliste, l'orchestration recèle des éclats de génie paysager novateurs, à l'image de l'éblouissant prélude de la scène de la lagune, qui dépeint le lever du jour sur l'Adriatique avec une subtilité harmonique digne des plus grandes pages de la maturité verdienne. Mené à un train d'enfer, le drame privilégie l'efficacité dramatique immédiate, les grands élans choraux et les cabalettes incendiaires aux dépens des nuances psychologiques complexes. Pourtant, Verdi réussit le tour de force de ne pas faire d'Attila un monstre univoque, mais un chef barbare doté d'une grandeur tragique et d'une noblesse trompée par le cynisme politique romain. Longtemps resté dans l'ombre de la trilogie des années 1850 (Rigoletto, Le Trouvère, La Traviata), Attila connaît depuis quelques décennies une éclatante et juste réévaluation. Son efficacité scénique insolente et sa ferveur dionysiaque en font l'un des joyaux les plus jubilatoires et les plus farouchement théâtraux du jeune Verdi.