Le Boléro de Maurice Ravel est sans doute l'œuvre orchestrale la plus célèbre et la plus jouée au monde. Pourtant, à l'origine, il ne s'agit que d'une commande de dernière minute de son amie la danseuse Ida Rubinstein, qui souhaitait un ballet d'ambiance espagnole. Ravel, alors en vacances, décide de tenter une expérience radicale, un pari esthétique presque insolent : composer une pièce d'un seul tenant, sans aucun développement musical, basée uniquement sur un gigantesque crescendo orchestral. Ravel lui-même était le premier surpris — et parfois agacé — par le succès planétaire et foudroyant de cette œuvre. Il la décrivait avec une ironie mordante : « C'est une œuvre de pure virtuosité orchestrale [...], un tissu uniforme, sans la moindre intention de musique. C'est de l'orchestre sans musique. » Le génie de Ravel réside dans son art absolu de l'orchestration. Le morceau est une véritable leçon de chimie des timbres. Le thème (divisé en deux parties A et B) est répété 18 fois. Comme la mélodie et le rythme ne changent jamais, l'unique source de variété vient des instruments qui se passent le relais. Ravel invente des mélanges inouïs : il fait jouer le thème simultanément par un cor, une célesta et les saxophones à des intervalles différents, créant un effet d'orgue électrique hallucinant. L'effet produit sur le public est purement hypnotique, presque obsessionnel. La tension monte degré par degré, instrument par instrument, dans une régularité de machine d'usine. Lors de la création en 1928, une femme dans le public s'écria : « Au fou ! Au fou ! ». Mis au courant, Ravel sourit et dit : « Celle-là, elle a compris. » Le grand coup de théâtre survient à la toute fin (mesure 326). Alors que l'oreille est saturée par la tonalité d'Ut majeur entendue depuis un quart d'heure, l'orchestre entier bascule soudainement, dans un effort surhumain, en Mi majeur. Cette modulation brutale agit comme une décharge électrique, brisant l'hypnose juste avant que la pièce ne s'effondre dans une coda cataclysmique de percussions, simulant la chute des danseurs espagnols. Un chef-d'œuvre de rigueur mathématique et de sensualité brute.