Musique vocale
La cantate BWV 35 est un joyau absolu de l'année 1726, une période de créativité folle où Bach, installé à Leipzig, explore le genre de la cantate pour soliste. Si vous aimez le Bach virtuose des Concertos pour clavecin ou de la Passacaille, cette cantate va vous fasciner car elle floute totalement la frontière entre musique sacrée et concerto profane. L'Évangile lu ce dimanche-là à l'église raconte la guérison par Jésus d'un sourd-muet. Le texte de la cantate (écrit par le poète Georg Christian Lehms) s'empare de ce miracle : face à la puissance de Dieu, l'esprit humain est d'abord "confus", balayé par la stupeur, avant de fondre en larmes de joie et de chanter sa gratitude. Le triomphe de l'orgue virtuose : Le grand secret de cette cantate, c'est qu'elle a probablement été écrite par Bach pour... lui-même ! À cette époque, l'orgue de l'église Saint-Thomas venait d'être rénové. Bach profite de cette œuvre pour quitter son rôle de chef de chœur rigide et s'installer au clavier en tant que soliste superstar. L'orgue ne se contente pas de faire l'accompagnement (la basse continue) : il joue une partie écrite autonome ("obligée") d'une difficulté technique redoutable, exigeant une agilité digitale digne de ses plus grandes pièces de concert. Pour la voix d'alto (destinée à l'époque à un jeune garçon ou un falsettiste), le défi est tout aussi immense. Le premier opéra miniature qu'est l'aria Geist und Seele demande un souffle infini et une longueur de ligne impressionnante pour ne pas se faire vampiriser par les cascades de notes de l'orgue et le timbre boisé du trio de hautbois. La cantate s'achève non pas sur un choral communautaire traditionnel, mais sur une aria virtuose et libératrice à l'allure de gigue. L'âme, enfin guérie et apaisée, n'aspire plus qu'à "vivre avec Dieu". C'est une œuvre d'une théâtralité folle, solaire et profondément instrumentale, qui témoigne du génie de Bach pour transformer un office religieux dominical en un concert de niveau international.