Composé entre 1891 et 1892, Casse-Noisette, op. 71, est le troisième et dernier grand ballet de Piotr Ilitch Tchaïkovski, venant parachever un triptyque mythique après Le Lac des cygnes et La Belle au bois dormant. Commandée par Ivan Vsevolozhsky, directeur des Théâtres impériaux de Saint-Pétersbourg, l'œuvre s'inspire de la version française d'Alexandre Dumas du conte fantastique et sombre d'E.T.A. Hoffmann, Casse-Noisette et le Roi des souris. Tchaïkovski aborda initialement cette composition avec une certaine réticence, doutant de sa capacité à traduire en musique un univers aussi enfantin et féerique. La création mondiale eut lieu le 18 décembre 1892 au Théâtre Mariinsky, lors d'une soirée historique combinée avec l'opéra Iolanta, sous la direction chorégraphique de Lev Ivanov, qui avait remplacé au pied levé un Marius Petipa souffrant. L'argument du ballet organise une transition poétique et psychologique spectaculaire, basculant du réalisme bourgeois d'une veillée de Noël au cœur du rêve fantastique. Le premier acte s'ouvre dans la maison de la jeune Clara (ou Marie selon les versions), qui reçoit en cadeau de son mystérieux parrain Drosselmeyer un casse-noisette en bois sculpté. À minuit, les jouets s'animent et le salon devient le théâtre d'une bataille homérique entre l'armée des souris et celle des soldats de plomb ; le Casse-Noisette, sauvé par Clara, se métamorphose en un prince charmant qui guide la fillette à travers une tempête de neige magique. Le second acte transporte les protagonistes à Confiturenburg (le Royaume des Délices), prétexte à un somptueux divertissement où s'enchaînent des danses de caractères universelles (espagnole, arabe, chinoise, russe) avant l'apothéose de la Valse des fleurs et du Grand Pas de deux. Sur le plan orchestral, Tchaïkovski signe ici l'une de ses partitions les plus raffinées, lumineuses et audacieuses, faisant preuve d'une invention mélodique inépuisable. L'un des coups de génie historiques de l'œuvre réside dans l'introduction de la célesta, un instrument à clavier inventé à Paris que le compositeur avait secrètement ramené en Russie pour en réserver la primeur à la Danse de la Fée Dragée, dont elle traduit à la perfection le timbre cristallin et diaphane. Conscient du potentiel symphonique de sa partition, Tchaïkovski en assembla une Suite d'orchestre (op. 71a) dès le printemps 1892, qui remporta un triomphe immédiat avant même la première du ballet. Bien que l'accueil public de la version intégrale ait été mitigé à sa création, Casse-Noisette s'est imposé au fil des décennies comme le ballet le plus populaire et le plus joué au monde, devenant le rituel incontournable des fêtes de fin d'année.