
Bernstein / Saint-Saëns / Enescu - Cristian Măcelaru
Maison de la Radio et de la Musique · Paris
Les Chichester Psalms (Psaumes de Chichester) représentent l'une des œuvres chorales les plus lumineuses, humanistes et immédiatement accessibles du vingtième siècle. La genèse de ce chef-d'œuvre est le fruit d'un paradoxe audacieux : en 1964, le très progressiste révérend Walter Hussey, doyen de la cathédrale anglicane de Chichester (dans le Sussex, en Angleterre), commande une œuvre à Leonard Bernstein pour le festival des chorales de la région. Bernstein, alors au sommet de sa gloire et en congé sabbatique de la direction de l'Orchestre philharmonique de New York, accepte le défi mais choisit de faire chanter une maîtrise anglicane... en hébreu. Il jette ainsi un pont spirituel et œcuménique saisissant entre l'Ancien Testament et la tradition chorale britannique. Sur le plan musical, l'œuvre est un condensé du génie polymorphe de Bernstein, où la rigueur de l'écriture sacrée fusionne avec le dynamisme rythmique du jazz et l'immédiateté mélodique de Broadway. Pour nourrir cette partition écrite dans un moment de crise créative (il tentait alors de composer de la musique sérielle atonale avant de déclarer forfait pour revenir à une tonalité fervente), Bernstein recycle plusieurs idées géniales issues de projets avortés : La mélodie pure et d'une tendresse infinie du Psaume 23 (« L'Éternel est mon berger ») provient d'un projet de comédie musicale abandonné, The Skin of Our Teeth. L'irruption violente et haletante qui interrompt ce moment de paix au deuxième mouvement (« Pourquoi les nations ricanent-elles ? ») utilise un thème agressif totalement exclu des coupes finales de West Side Story (destiné à l'origine au prologue des bandes rivales). Le premier mouvement s'ouvre par une introduction monumentale en forme de réveil spirituel, basculant rapidement dans une danse jubilatoire exubérante en 7/4 (une signature rythmique chère au compositeur). Le deuxième mouvement repose sur le contraste saisissant entre la pureté angélique du jeune garçon soliste et la fureur guerrière du chœur d'hommes qui tente de couvrir sa voix. Le troisième mouvement s'ouvre sur un prélude instrumental de cordes extrêmement douloureux et dissonant, évoquant les tourments du monde moderne. Mais les tensions se résolvent de manière miraculeuse dans une berceuse chorale apaisée en 9/2, d'un lyrisme consolateur absolu. L'œuvre s'achève dans un souffle, sur un murmure de paix à l'unisson (« Qu'il est bon pour des frères d'habiter ensemble ») et un Amen final pianissimo suspendu dans l'éternité, témoignage vibrant de la foi de Bernstein en la fraternité humaine.

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