L'année 1811 marque un tournant éblouissant dans l'histoire de la clarinette, et elle le doit entièrement à la rencontre fortuite à Munich entre Carl Maria von Weber et Heinrich Baermann. Baermann est alors l'un des plus grands virtuoses d'Europe, jouant sur un instrument moderne à dix clés qui lui permet des nuances et des agilités inédites. Fasciné par le velouté de son timbre et ses capacités techniques, Weber lui écrit d'abord un Concertino. Le roi Maximilien Ier de Bavière est tellement subjugué par le résultat qu'il commande immédiatement au compositeur deux grands concertos complets. Ce Concerto n° 1 en fa mineur, bouclé en quelques semaines seulement, va révolutionner à tout jamais la littérature de l'instrument, en exploitant comme jamais auparavant la théâtralité dramatique et la plasticité de la clarinette. L'œuvre est profondément imprégnée par le génie opératique de Weber (le futur compositeur du "Freischütz"). Le premier mouvement, Allegro, s'ouvre dans un climat sombre, tendu et farouche aux cordes. L'entrée de la clarinette solo est magistrale : elle s'élève du grave vers l'aigu dans une longue plainte lyrique, avant de se lancer dans des traits de virtuosité échevelés (arpèges brisés, sauts d'intervalles athlétiques). Weber utilise à merveille le contraste entre le registre « chalumeau » (très grave et sombre) et le registre aigu, créant un véritable dialogue théâtral où l'instrument semble incarner un personnage d'opéra en détresse. L'Adagio ma non troppo, écrit dans la tonalité lumineuse de do majeur, est une page d'une poésie suspendue absolue. Conçu comme un authentique air d'opéra sans paroles, il permet au soliste de déployer un legato infini et une sensibilité à fleur de peau. La fin du mouvement offre un moment magique, où la clarinette dialogue amoureusement avec un trio de cors de l'orchestre, évoquant les paysages de forêts mystérieuses chères au romantisme allemand. L'œuvre se conclut dans la joie pure avec un Rondo (Allegretto) en fa majeur. Volubile, piquant et plein d'humour, ce finale est un feu d'artifice digital qui pousse le clarinettiste dans ses derniers retranchements virtuoses, s'achevant dans une atmosphère de fête et de triomphe éclatant.