Le Concerto pour deux pianos et orchestre en ré mineur est l'une des œuvres les plus jubilatoires, insolentes et immédiatement séduisantes de Francis Poulenc. Composé au cours de l'été 1932 à la demande de la Princesse Edmond de Polignac, il fut créé en septembre de la même année lors de la Biennale de Venise par le compositeur lui-même et son ami d'enfance, le pianiste Jacques Février. Cette œuvre s'inscrit dans la période la plus insouciante de la vie de Poulenc, quelques années avant son retour à la foi catholique, et brille par une verve parisienne et un hédonisme sonore irrésistibles. Ce concerto est un formidable melting-pot d'influences musicales, assemblées avec un sens de l'esprit et du collage typique du Groupe des Six. Le premier mouvement s'ouvre par des accords percutants et mystérieux avant de basculer dans un rythme de music-hall endiablé. C'est ici que Poulenc intègre un élément révolutionnaire : des sonorités hypnotiques directement inspirées des ensembles de Gamelan balinais qu'il avait découverts avec émerveillement lors de l'Exposition coloniale de Paris en 1931. Le mouvement lent (Larghetto), quant à lui, est un hommage d'une transparence absolue à la clarté classique des concertos pour piano de Mozart, en particulier le mouvement lent du Concerto n°21. L'écriture pour les deux pianos est d'une virtuosité synchronisée redoutable, exigeant des interprètes une complicité télépathique (ce qui en fait un cheval de bataille idéal pour les sœurs Labèque). Poulenc refuse ici les longs développements académiques et préfère procéder par ruptures brutales, passant sans transition d'un lyrisme tendre à une ironie grinçante ou à une rythmique de jazz. Le finale (Allegro molto) est une course-poursuite haletante et pleine de malice qui récapitule toute l'énergie de l'œuvre. Elle se clôt de manière spectaculaire par une coda virtuose et sèche en ré mineur, laissant l'auditeur étourdi par tant de dynamisme et de poésie urbaine.