Chef-d'œuvre dramatique d'une noirceur foudroyante et monument d'une suprême probité artistique, le Concerto pour la main gauche est l'une des pages les plus impressionnantes et singulières de toute la littérature pianistique. Commandé par le pianiste autrichien Paul Wittgenstein, qui avait perdu son bras droit pendant la Première Guerre mondiale, ce concerto transcende totalement la contrainte physique pour en faire un moteur de génie orchestral et pianistique. Ravel s'est donné pour défi de composer une œuvre où la main gauche seule devait déployer une texture si riche qu'elle donnerait l'illusion d'entendre deux mains au clavier. Dans l'écriture, la partition déploie une force cinétique herculéenne et une alacrité rythmique d'une absolue netteté. Le début de l'œuvre sourd des profondeurs du contre-basson et des contrebasses, créant une atmosphère de marche funèbre et de cataclysme d'une clarté texturale chirurgicale. Ravel y intègre avec génie les influences du jazz américain de l'époque (notamment dans la section centrale du Scherzo), tout en maintenant un hédonisme sonore épuré. Le piano soliste fait une entrée fracassante par une cadence d'une immense pureté vocale instrumentale, utilisant le pouce pour chanter la mélodie pendant que les quatre autres doigts balaient le clavier en arpèges monumentaux. Interprète pléthorique des traumatismes de la Grande Guerre et du destin, ce concerto avance avec une belle urgence organique théâtrale, culminant dans une cadence finale d'une virtuosité physique et émotionnelle d'une intensité insoutenable. L'orchestration y est d'une puissance colossale, s'opposant au piano dans un combat titanesque. Exigeant du soliste une endurance athlétique et une maîtrise absolue de la pédale, le Concerto pour la main gauche conserve au disque comme en concert une autorité scénique superlative, s'imposant comme l'un des sommets indépassables de l'art ravélien.