Porter le numéro d'opus 1 est une lourde responsabilité pour un chef-d'œuvre, et le Concerto pour piano n° 1 en fa dièse mineur de Sergueï Rachmaninov porte cette marque avec une fierté singulière. Composé alors qu'il n'était qu'un étudiant de dix-huit ans au Conservatoire de Moscou, l'ouvrage témoigne du génie précoce et torrentiel du jeune musicien. Bien que Rachmaninov en soit très fier, il reste lucide sur les faiblesses structurelles et les lourdeurs de jeunesse de sa partition originale. C'est pourquoi, en 1917, confiné dans sa propriété d'Ivanovka juste avant de fuir définitivement la Russie en pleine révolution, il décide de réécrire entièrement l'œuvre. Le résultat est un miracle d'équilibre : Rachmaninov a conservé la fraîcheur, la candeur et la beauté mélodique de ses thèmes d'adolescent, mais les a coulés dans le moule d'une orchestration d'une folle virtuosité et d'une concision formelle acquises avec l'expérience de ses deuxième et troisième concertos. Le premier mouvement, Vivace, s'ouvre de manière spectaculaire par une fanfare de cuivres impérieuse, immédiatement suivie par une cascade d'octaves virtuoses et foudroyantes au piano. Ce geste initial trahit la profonde admiration du jeune Rachmaninov pour le Concerto de Grieg, écrit dans la même tonalité. Le thème principal, sombre et intensément lyrique, s'épanouit ensuite aux cordes avant d'être repris par le soliste. Le mouvement culmine dans une cadence monumentale, d'une difficulté technique herculéenne, qui condense à elle seule toute la science harmonique et la puissance athlétique du Rachmaninov de la maturité. L'Andante en ré majeur offre une parenthèse nocturne d'une poésie suspendue. D'une grande brièveté (seulement soixante-quatorze mesures), ce mouvement est conçu comme un dialogue intimiste et rhapsodique entre le piano et l'orchestre, où le temps semble s'arrêter, évoquant les plus belles pages de Chopin. L'œuvre s'achève sur un Allegro vivace volcanique et virtuose, écrit dans un rythme syncopé et virevoltant. Le piano y déploie une énergie cinétique frénétique, traversant une section centrale d'un lyrisme éperdu (un grand thème romantique typiquement rachmaninovien), avant de s'élancer vers une coda festive et triomphale qui bascule magnifiquement en fa dièse majeur. Moins fréquemment joué que ses légendaires successeurs, ce premier concerto gagne pourtant à être redécouvert pour sa fraîcheur irrésistible et sa parfaite concision dramatique.