
Rachmaninov, Concerto n°3 - Yefim Bronfman / Thomas Guggeis
Maison de la Radio et de la Musique · Paris
Affectueusement surnommé le « Rach 3 » par les mélomanes, le Troisième Concerto en ré mineur, op. 30, s'élève comme un monolithe légendaire, universellement redouté et admiré comme l'un des sommets les plus herculéens, denses et techniquement insensés de toute la littérature pianistique. Composé durant l'été 1909 dans le calme de sa propriété familiale d'Ivanovka, ce concerto fut conçu sur mesure pour la première tournée américaine de Rachmaninoff. L'anecdote raconte que le compositeur dut parfaire son artisanat d'élite et mémoriser ce dédale de notes en pratiquant sur un clavier muet à bord du navire qui le menait vers le Nouveau Monde. Lors de sa création à New York, l'œuvre frappa les esprits par sa démesure, mais c'est l'interprétation habitée de Vladimir Horowitz quelques années plus tard qui en scella définitivement le statut de chef-d'œuvre absolu, arrachant des larmes d'admiration à Rachmaninoff lui-même. La partition est un miracle d'architecture formelle et de plasticité mélodique. Le premier mouvement, Allegro ma non tanto, s'ouvre de façon presque déconcertante par un thème d'une clarté de cristal, énoncé à l'unisson strict par les deux mains du pianiste. Cette mélodie fluide et pure, évoquant le balancement des chants liturgiques de la tradition orthodoxe russe, sert de cellule génératrice à tout le concerto. Très vite, le mouvement bascule dans un post-romantisme flamboyant, lacéré par des vagues de doubles croches d'une vélocité athlétique. Le sommet dramatique de cette section réside dans sa cadence soliste : Rachmaninoff a écrit deux versions, dont la mythique cadence « Ossia », un bloc d'accords massifs et d'une force tellurique pure, exigeant du virtuose une endurance et une projection proprement transcendantes. L'Intermezzo central suspend le temps et s'ouvre sur une longue complainte orchestrale d'une nostalgie poignante. Le piano y fait une entrée volcanique avant de se fondre dans une série de variations d'une infinie délicatesse poétique, glissant vers une valse fantastique et scintillante en ré bémol majeur, où l'agilité digitale requise confine à l'illusionnisme. Puis, dans un sursaut dramatique et sans transition (attacca), le Finale éclate. Ce dernier mouvement est une chevauchée héroïque d'une motricité rythmique implacable, propulsée par des syncopes féroces et des accords martelés. Après avoir traversé des épisodes d'une haute tension psychologique, le concerto opère une transmutation magistrale de ses thèmes pour culminer dans une coda dionysiaque en ré majeur, une apothéose orchestrale d'un hédonisme sonore total qui emporte l'auditoire dans un élan de triomphe absolu. Chef-d'œuvre de probité artistique supérieure, le Troisième Concerto de Rachmaninoff dépasse le simple cadre de la démonstration de bravoure. Il exige de l'interprète un calme souverain pour ne pas sombrer sous le poids de la masse orchestrale, une discipline de travail métronomique et une écoute mutuelle superlative avec chaque pupitre afin de sculpter la transparence de cette polyphonie incandescente. C'est l'héritage vivant d'une époque d'absolu romantique, unanimement vénéré comme l'un des voyages musicaux les plus complets et poignants de l'histoire humaine.
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