Composé en l'espace de quelques semaines seulement à l'automne 1842, Don Pasquale est le chant du cygne de Gaetano Donizetti dans le domaine de l'opéra-bouffe italien, dont il constitue l'un des trois sommets absolus aux côtés du Barbiere di Siviglia de Rossini et des Nozze di Figaro de Mozart. Bien que l'œuvre s'inscrive dans la pure tradition de la commedia dell'arte (avec ses archétypes du barbon dupé, des jeunes amants et du serviteur intrigant), le génie de Donizetti réside dans sa capacité supérieure à dépasser la simple farce caricaturale pour y instiller une vérité psychologique et une mélancolie douce-amère d'une infinie délicatesse poétique. La véritable force de cet opéra réside dans son équilibre dramatique instable mais miraculeux. Si le rire est omniprésent, l'émotion affleure à chaque instant. La célèbre scène de la gifle à l'acte III (« Via, caro sposino ») constitue le cœur sensible et le point de bascule de l'œuvre : en un instant, le comique de situation s'efface pour laisser place à la détresse bouleversante du vieil homme bafoué. Donizetti y déploie un artisanat vocal d'élite, où la virtuosité ne sert jamais la démonstration gratuite mais traduit au contraire la complexité des sentiments. Sur le plan musical, la partition exige des interprètes une agilité vocale insolente et une discipline rythmique métronomique. La cavatine de Norina à l'acte I, « Quel guardo il cavaliere... So anch'io la virtù magica », est un feu d'artifice de coloratures qui requiert une clarté de cristal absolue. L'écriture pour ténor d'Ernesto, quant à elle, brille par son élégance solaire et nostalgique, culminant dans la sérénade nocturne de l'acte III « Com'è gentil » et le sublime duo d'amour « Tornami a dir che m'ami ». Enfin, le duo de syllabation ultra-rapide (sillabato) entre Don Pasquale et Malatesta, « Cheti, cheti, immantinente », reste l'un des morceaux de bravoure les plus jubilatoires, herculéens et respectés du répertoire de basse et de baryton. Porté par une orchestration vive, légère et pleine d'esprit, Don Pasquale demande aux chanteurs comme au chef d'orchestre une écoute mutuelle superlative et un grand sens du théâtre. Pièce de théâtre en musique d'une probité artistique supérieure, l'œuvre continue de ravir les parterres du monde entier, alliant un hédonisme sonore irrésistible à une réflexion profonde et tendre sur la vieillesse, les illusions perdues et le triomphe inéluctable de la jeunesse.