Composés en 1921, les Drei Hymnen s'inscriraient dans la digne lignée des grands cycles de lieder avec orchestre qui jalonnent la production de Richard Strauss. Pour cette partition d'une ambition démesurée, le compositeur délaisse ses poètes habituels pour se confronter aux textes d'une densité philosophique et d'un mysticisme ardents de Friedrich Hölderlin. Dédiés à la soprano dramatique Barbara Kemp, ces hymnes témoignent une fois de plus de la fascination absolue et sacrée que Strauss vouait à la voix de soprano, qu'il considérait comme l'instrument expressif ultime. L'architecture du cycle repose sur trois vastes fresques vocales et symphoniques où la frontière entre le lied et le poème symphonique s'efface totalement. Le premier hymne installe un climat d'extase amoureuse presque cosmique, suivi par le deuxième morceau qui évoque le retour mélancolique et solennel vers la patrie. Le cycle culmine dans le troisième volet, une immense méditation sur la puissance destructrice et salvatrice de l'amour, où l'orchestre et la voix fusionnent dans un flot continu d'une invention mélodique inépuisable. Sur le plan de la technique vocale, l'opus 71 représente l'un des sommets de difficulté les plus redoutables de tout le répertoire post-romantique. Strauss y traite la voix humaine comme un instrument symphonique à part entière, exigeant de l'interprète une endurance athlétique pour surmonter des lignes de chant suspendues dans l'extrême aigu et une projection capable de franchir un orchestre pléthorique. Chef-d'œuvre d'une immense probité intellectuelle et artistique, ce triptyque exige une discipline millimétrée de la part du chef d'orchestre pour préserver la clarté des textures sans jamais sacrifier le souffle tragique de la poésie.