Elias est le chef-d'œuvre absolu de la musique chorale du dix-neuvième siècle et le testament spirituel de Felix Mendelssohn, qui s'éteindra un an seulement après la création, épuisé par le travail. Passionné d'histoire de la musique, Mendelssohn est celui qui a redécouvert la Passion selon saint Matthieu de Jean-Sébastien Bach en 1829. Avec Elias, son ambition est monumentale : ressusciter la grande tradition de l'oratorio baroque (la rigueur polyphonique de Bach, la puissance théâtrale et populaire des oratorios de Haendel comme Le Messie) et la fondre dans le langage harmonique, instrumental et émotionnel du romantisme. Le coup de génie de Mendelssohn est d'avoir pensé son oratorio comme un véritable opéra sans scène. L'action est d'une efficacité théâtrale foudroyante. L'œuvre refuse d'ailleurs l'introduction orchestrale traditionnelle : elle commence directement par la voix d'Élie qui prononce sa malédiction, déclenchant les accords sombres et descendants de l'orchestre qui peignent l'agonie d'un peuple assoiffé. Le portrait d'un homme total : Pour Mendelssohn, Élie n'est pas une icône figée ou distante. C'est un personnage d'une complexité psychologique fascinante. Le compositeur écrivait vouloir en faire « un prophète de bout en bout, énergique, zélé, mais aussi orageux, colérique et coléreux... et pourtant porté par des ailes d'anges ». Le rôle d'Élie (baryton-basse) est l'un des sommets du répertoire lyrique : il passe de l'autorité terrifiante et ironique face aux prêtres de Baal au désespoir le plus intime et poignant dans l'air « Es ist genug » (« C'en est assez »), où l'homme, à bout de forces, réclame la mort dans un dialogue déchirant avec un violoncelle solo. Le chœur joue un rôle central et protéiforme tout au long de l'œuvre. Tour à tour peuple d'Israël gémissant sous la canicule, prêtres de Baal fanatiques dont les invocations sauvages tournent au délire obsessionnel (les fameux cris « Baal, erhöre uns ! » interrompus par des silences orchestraux terrifiants), ou voix des anges gardiens apportant le réconfort au prophète exilé avec le sublime trio « Hebe deine Augen auf » (« Lève tes yeux vers les montagnes »), la masse chorale est le véritable moteur dramatique de la partition. En culminant dans la scène du mont Horeb (« Der Herr ging vorüber »), où la présence divine ne se manifeste ni dans la fureur du séisme, ni dans la destruction du feu, mais dans la douceur ineffable d'un chœur murmuré pianissimo, Mendelssohn signe une page d'une spiritualité universelle, unissant la majesté formelle du passé à la sensibilité poétique la plus pure de son temps.