Créé initialement en 1859 au Théâtre-Lyrique à la suite de nombreuses réticences de la part des grandes institutions frileuses face à l'ampleur du sujet, Faust marque l'apogée créateur de Charles Gounod et l'acte de naissance de l'opéra-lyrique français. Si le public boude légèrement les premières représentations, l'éditeur Antoine Choudens flaire le génie de la partition, en rachète les droits et orchestre une diffusion internationale massive. Gounod retravaille ensuite profondément son œuvre pour son entrée officielle au répertoire de l'Opéra de Paris en 1869, remplaçant les dialogues parlés d'origine par des récitatifs entièrement chantés et ajoutant le somptueux ballet de la Nuit de Walpurgis. Ce second souffle propulse définitivement l'œuvre au sommet de la gloire mondiale, au point qu'elle inaugurera le prestigieux Metropolitan Opera de New York en 1883 et deviendra l'opéra le plus représenté de l'histoire du Palais Garnier. Sur le plan esthétique, la partition réalise une synthèse magistrale entre la monumentalité du grand opéra à la française et le raffinement psychologique de la mélodie intime. Gounod s'éloigne délibérément des questionnements métaphysiques et philosophiques du texte originel de Goethe pour recentrer le drame sur l'histoire d'amour et la déchéance tragique de Marguerite. Le compositeur déploie une veine mélodique d'une richesse proprement insolente, jalonnée de tubes absolus qui sollicitent toutes les nuances de la virtuosité vocale : la noblesse extatique de la cavatine de Faust (« Salut ! demeure chaste et pure »), la fraîcheur pyrotechnique de l'Air des bijoux de Marguerite (« Ah ! je ris de me voir si belle »), et le cynisme éclatant de la basse incarnant Méphistophélès (« Le veau d'or est toujours debout ! »). L'écriture chorale, alternant la ferveur patriotique du célèbre chœur des soldats et la noirceur expressionniste de la scène de l'église, achève de donner à l'œuvre son assise dramatique inégalée. Bien au-delà de son immense succès populaire (qui inspirera indirectement à Hergé les éclats de la Castafiore), Faust demeure le modèle absolu du drame romantique français du XIXe siècle, influençant durablement des compositeurs comme Massenet ou Bizet. La trajectoire de Marguerite, passant de l'innocence bucolique à la folie infanticide puis à la rédemption mystique, culmine dans le terrifiant et sublime trio final « Anges purs, anges radieux », dont le crescendo volcanique emporte les spectateurs dans un frisson esthétique universel. Si en Allemagne l'œuvre est traditionnellement rebaptisée Margarethe pour marquer la distance avec le monument littéraire national, elle reste sur toutes les scènes de la planète le symbole intemporel d'un artisanat vocal parfait, d'une direction orchestrale d'une grande clarté et d'une probité poétique indémodable.