Composé aux alentours de 1648, Jephte s'impose comme le chef-d'œuvre absolu de Giacomo Carissimi et le monument fondateur du genre de l'oratorio latin. Conçu dans le contexte de la Contre-Réforme romaine pour l'Oratorio del Santissimo Crocifisso, l'ouvrage répond à une volonté jésuite d'édification des fidèles par le biais d'un drame musical d'une puissance expressive inédite, capable de rivaliser avec les séductions de l'opéra profane naissant. L'intrigue biblique, d'une cruauté tragique digne des grands mythes grecs (rappelant le sacrifice d'Iphigénie), met en scène le général Jephté qui, pour obtenir la victoire, jure à Dieu de lui sacrifier la première personne qui sortira de sa demeure à son retour, sans se douter qu'il s'agira de sa fille unique. Sur le plan purement musical, Carissimi réalise une synthèse parfaite entre la rigueur de la polyphonie classique et les innovations de la seconde pratique théorisé par Monteverdi. L'œuvre est structurée par les interventions de l' Historicus (le narrateur, confié alternativement à des voix de solistes ou à des ensembles), qui font progresser le récit avec une clarté déclamatoire exemplaire. Le génie du compositeur éclate dans la gestion des contrastes dramatiques, faisant basculer la partition sans aucune transition de la joie pyrotechnique de la victoire et des chants de liesse de la fille (« Incipite in tympanis ») à la stupeur et au désespoir le plus noir lorsque le pacte fatal est révélé. Le sommet poétique et émotionnel de l'oratorio réside dans son épilogue, qui compte parmi les pages les plus bouleversantes de toute l'histoire de la musique occidentale. Le lamento de la fille isolée dans la montagne (« Ploratus filiae Jephte »), soutenu par des échos de voix plaintives, prépare l'auditeur au chœur final à six voix « Plorate, filiae Israel ». Dans cette déploration monumentale, Carissimi déploie une science inouïe des dissonances expressives, des retards et des suspensions harmoniques, arrachant des larmes de compassion au public. Admiré dans toute l'Europe, copié par Haendel et introduit en France par son élève Marc-Antoine Charpentier, Jephte demeure le modèle insurpassable d'une musique sacrée alliée à une immense probité dramatique.