Commandé à l'automne 1780 par l'Électeur Karl Theodor de Bavière pour le carnaval de Munich de 1781, Idomeneo marque un tournant historique décisif dans la vie et l'œuvre d'un Wolfgang Amadeus Mozart alors âgé de 24 ans. Écrit au sortir d'une période de profonde frustration à Salzbourg, cet opéra représente la première grande émancipation créatrice du jeune compositeur et son premier chef-d'œuvre lyrique d'une maturité absolue. En adaptant, avec l'aide du chapelain Varesco, un livret français écrit à l'origine pour André Campra, Mozart insuffle la tragédie et la fluidité de la tragédie lyrique française et de la réforme de Gluck au sein du cadre traditionnellement rigide de l'opera seria italien, créant ainsi une œuvre d'une force théâtrale et d'une modernité révolutionnaires. L'intrigue, sombre et d'une haute tension psychologique, se déroule au lendemain de la guerre de Troie. Pour échapper à une tempête dantesque orchestrée par Neptune, le roi de Crète, Idoménée, fait le vœu d'immoler au dieu de la mer le premier être humain qu'il croisera sur le rivage. Le destin tragique s'abat sur lui lorsque cette victime désignée se révèle être son propre fils, Idamante. Autour de ce dilemme filial et religieux s'articule un triangle amoureux intense impliquant la princesse troyenne captive Ilia et la fougueuse princesse argienne Électre. À travers cette fresque mythologique, Mozart explore avec une acuité bouleversante le conflit déchirant entre les devoirs sacrés, la tyrannie des dieux et l'aspiration des hommes à l'amour et à la liberté, résolu finalement par la clémence divine qui couronne la jeunesse et l'amour d'Idamante et d'Ilia. Sur le plan musical, Mozart déploie une partition d'une richesse monumentale et d'une audace orchestrale superlative. Bénéficiant à Munich des musiciens d'élite de l'ancien Orchestre de Mannheim — alors considéré comme le meilleur d'Europe —, il écrit des parties de bois d'un raffinement inouï et accorde au chœur un rôle dramatique actif et grandiose, inspiré du modèle grec. Brisant les frontières académiques entre les récitatifs et les airs, il enchaîne les scènes dans un flux dramatique continu d'une fluidité de cristal. Des morceaux de bravoure comme le terrifiant chœur de tempête « Corriamo, fuggiamo », le quatuor de l'acte III (considéré par Mozart comme l'une de ses plus belles réussites) ou l'air de fureur pyrotechnique d'Électre « D'Oreste, d'Ajace » témoignent d'une probité artistique supérieure. Alliant une discipline de construction métronomique à une éloquence poétique universelle, Idomeneo demeure le sommet indépassable de l'opéra sérieux du XVIIIe siècle, une œuvre complète et impitoyable de génie théâtral.