Il barbiere di Siviglia de Gioachino Rossini est le chef-d'œuvre absolu de l'opéra-bouffe italien et l'un des ouvrages lyriques les plus joués, gravés et aimés à travers le monde. Composé à la hâte en un temps record (environ treize à quinze jours seulement selon la légende, pour honorer un contrat d'urgence), cet opéra déborde d'un génie mélodique irrésistible, d'un dynamisme rythmique effréné et d'une joie de vivre communicative qui n'ont jamais failli depuis plus de deux siècles. L'intrigue reprend fidèlement les ressorts de la pièce de Beaumarchais : le jeune, riche et romantique Comte Almaviva est éperdument amoureux de la belle Rosine. Celle-ci est malheureusement recluse chez son vieux et jaloux tuteur, le docteur Don Bartolo, qui compte bien l'épouser au plus vite pour s'accaparer sa dot. Pour déjouer la surveillance paranoïaque du vieillard, le Comte fait appel à l'ingéniosité, au bagout et à la ruse de Figaro, le barbier et factotum de la ville, qui connaît toutes les entrées de la maison et orchestre les déguisements les plus farfelus. Un fiasco historique devenu triomphe éternel : La soirée de la création, le 20 février 1816 à Rome, est restée célèbre comme l'un des plus monumentaux cataclysmes de l'histoire de la musique. Les partisans du vénérable compositeur Giovanni Paisiello (qui avait écrit trente ans plus tôt un Barbier très populaire et voyait d'un mauvais œil ce jeune insolent de Rossini) avaient largement payé la salle pour huer le spectacle. Pour couronner le tout, les incidents techniques s'accumulèrent : une corde de guitare cassa sur scène, le chanteur incarnant Don Basilio saigna du nez après avoir trébuché sur une trappe, et un chat noir traversa la scène en plein milieu d'un finale ! Dès la deuxième représentation, débarrassée des cabales, le public acclama la musique étincelante de Rossini, transformant le désastre en un triomphe planétaire. Musicalement, l'œuvre est un feu d'artifice pour les voix de bel canto, exigeant des interprètes une agilité et une souplesse vocale stupéfiantes (notamment pour le rôle de Rosine, écrit à l'origine pour une voix de contralto ou de mezzo-soprano colorature). C'est aussi l'opéra qui popularise à grande échelle la signature orchestrale de Rossini : le célèbre crescendo rossinien, cette technique consistant à répéter un motif musical en augmentant progressivement le volume et l'instrumentation, créant une tension comique ou dramatique qui explose de manière jubilatoire. Porté par l'immortel air d'entrée de Figaro (Largo al factotum et ses célèbres « Figaro ! Figaro ! ») et le piquant Una voce poco fa de Rosine, Le Barbier de Séville demeure l'incarnation absolue de l'esprit, de la légèreté et du théâtre en musique.