Composé en à peine un mois à l'automne 1738, Israël en Égypte s'inscrit dans la période charnière où Haendel délaisse définitivement l'opéra italien, genre en perte de vitesse auprès du public londonien, pour inventer et imposer le grand oratorio anglais. À sa création en 1739, l'œuvre déconcerta profondément les spectateurs. Habitués aux intrigues théâtrales incarnées par des solistes vedettes, ils se retrouvèrent face à une œuvre monumentale où le véritable héros n'est pas un individu (Moïse n'y chante d'ailleurs presque pas), mais un peuple collectif. Face à cet accueil initial mitigé, Haendel dut rapidement modifier sa partition, y insérant des airs solistes plus traditionnels pour flatter l'audience. Il faudra attendre le XIXe siècle et l'avènement des grandes sociétés chorales pour que l'œuvre reçoive un triomphe universel et historique. La singularité absolue d'Israël en Égypte réside dans sa structure chorale hégémonique. Le chœur occupe près des deux tiers de l'ouvrage, Haendel utilisant massivement un dispositif à double chœur (à huit voix) pour créer des effets d'écho et des vagues sonores d'une puissance physique inouïe. L'oratorio est resté légendaire pour son utilisation géniale du word-painting (le figuralisme musical) lors de l'évocation des plaies d'Égypte. Haendel s'y fait peintre paysagiste : les violons imitent avec malice le bourdonnement des essaims de mouches et de poux, les cordes dessinent les sauts grotesques des grenouilles, les cuivres et les percussions déclenchent une tempête de grêle d'une violence barbare, tandis qu'une harmonie sombre, rampante et statique installe des « ténèbres épaisses » d'une tension dramatique insoutenable. Au-delà de sa virtuosité descriptive et de ses pages de bravoure — à l'instar du célébrissime et athlétique duo de basses « The Lord is a man of war » —, l'œuvre possède une immense force symbolique. Pour le public anglais du XVIIIe siècle, l'épopée de l'Exode agissait comme un miroir politique et spirituel, la nation britannique s'identifiant volontiers au peuple élu s'émancipant des tyrannies sous la protection de la Providence. Bien qu'ayant largement puisé dans des œuvres de ses contemporains pour assembler sa partition (une pratique d'emprunt courante à l'époque), Haendel transcende ses matériaux dans un moule dramatique d'une cohérence architecturale absolue. Chef-d'œuvre de l'art baroque, Israël en Égypte demeure, aux côtés du Messie, l'affirmation la plus monumentale et la plus spectaculaire du génie choral haendélien.