Ancré sur les rives de la Volga dans la petite ville provinciale de Kalinov au XIXe siècle, le drame de Káťa Kabanová déploie une tragédie de l'étouffement psychologique et de la claustration. Káťa vit un calvaire quotidien, surveillée par la cruelle Kabanicha et délaissée par un mari falot, Tichon. Dans cette atmosphère de bigotisme et de violence domestique, elle développe une passion secrète pour Boris, un jeune homme de passage tout aussi prisonnier de l'autorité de son propre oncle, Dikój. Lorsque Tichon doit s'absenter pour affaires, Varvara, l'esprit libre de la maison, dérobe la clé du jardin pour permettre à Káťa et Boris de se rencontrer. S'ensuit une brève période d'extase amoureuse, vite assombrie par la culpabilité morale et religieuse dévorante qui ronge l'âme mystique de Káťa. Le génie de Janáček éclate dans le traitement de la crise intérieure de son héroïne. Lors d'un orage d'une violence biblique (Acte III), qui fait écho au tumulte de sa propre conscience, Káťa, brisée par le remords et terrifiée par le jugement divin, confesse publiquement son infidélité devant son mari et sa belle-mère. Rejetée par la communauté, abandonnée par un Boris lâchement envoyé en Sibérie par son oncle, et refusant de retourner sous le joug sadique de Kabanicha, Káťa trouve sa seule délivrance en se jetant dans les eaux tumultueuses de la Volga. L'opéra s'achève sur une vision d'un cynisme glaçant : Kabanicha remercie froidement les badauds d'avoir repêché le cadavre, affirmant sa domination absolue sur les survivants brisés. Sur le plan musical, Káťa Kabanová s'impose comme l'un des sommets mondiaux du théâtre lyrique. Janáček y abandonne définitivement les structures traditionnelles (airs fermés, duos de facture classique) pour inventer une continuité dramatique tendue à l'extrême. Chaque motif orchestral, court, incisif et obsessionnel, jaillit directement des inflexions de la langue tchèque (les célèbres "mélodies du langage") et de la psychologie des personnages. L'orchestre ne se contente pas d'accompagner : enrichi de cloches, d'une viole d'amour au timbre nostalgique et de percussions dramatiques, il commente, tonne, gémit et s'embrase, agissant comme le miroir grossissant du cœur torturé de Káťa. À travers ce chef-d'œuvre, Janáček livre un plaidoyer intemporel contre l'hypocrisie sociétale et une ode vibrante à la liberté individuelle.