Seul opéra complet du Chevalier de Saint-George à avoir survécu aux ravages du temps et aux censures de l'histoire, L'Amant anonyme est un joyau absolu du classicisme lyrique français et un monument d'une suprême probité artistique. Créée en 1780 dans le théâtre privé de la Marquise de Montesson (épouse morganatique du Duc d'Orléans, protecteur de Saint-George), l'œuvre adapte une pièce à succès de Madame de Genlis. Cet opéra-comique transcende les conventions de la comédie de salon de l'époque pour offrir une réflexion d'une étonnante modernité sur la vulnérabilité affective, l'amitié amoureuse et la peur du rejet. Sur scène, la partition déploie une force cinétique théâtrale subtile et une alacrité rythmique d'une absolue netteté. Saint-George insuffle aux airs et aux ensembles (notamment les trios et les duos entre Léontine et Valcour) des lignes d'une clarté texturale chirurgicale, où l'élégance mélodique française s'allie à la vigueur orchestrale de l'Europe centrale. Les numéros de ballet intercalés, d'un hédonisme sonore épuré, témoignent du génie instrumental du compositeur. L'écriture vocale, d'une immense pureté vocale, exige des interprètes principaux une grande agilité et une nuance expressive constante pour rendre justice aux tourments intérieurs des protagonistes. Interprète pléthorique du sentiment amoureux, L'Amant anonyme brille par sa plasticité dramatique, oscillant avec une fine musicalité entre la légèreté des réjouissances villageoises et la détresse psychologique poignante de ses héros. Longtemps oubliée, cette œuvre lumineuse bénéficie d'une redécouverte internationale majeure ces dernières années, s'imposant sur les scènes modernes avec une autorité scénique superlative et prouvant, s'il le fallait encore, que Saint-George avait toute sa place parmi les géants de l'Europe classique.