Chef-d'œuvre de fantaisie pure, de satire théâtrale et d'une suprême probité artistique, L'Amour des trois oranges est l'œuvre qui a révélé le génie lyrique de Serge Prokofiev sur la scène internationale. Composé aux États-Unis après que le compositeur a fui la révolution russe, cet opéra s'appuie sur un conte théâtral du XVIIIe siècle de Carlo Gozzi, adepte de la commedia dell'arte. Prokofiev signe une œuvre d'une modernité absolue en brisant le « quatrième mur » : sur scène, différents groupes de spectateurs (les Ridicules, les Tragiques...) se disputent sur le genre de pièce qu'ils veulent voir et finissent par intervenir directement pour sauver le Prince de la tragédie. Sur le plan musical, l'œuvre déploie une force cinétique percutante et une alacrité rythmique d'une absolue netteté. La partition de Prokofiev avance à un rythme effréné, refusant les longs airs sentimentaux traditionnels au profit d'une clarté texturale chirurgicale et d'une ironie mordante. L'orchestration, virtuose et colorée, met en valeur les scènes fantastiques et grotesques avec une efficacité redoutable. Le morceau le plus célèbre de l'œuvre, la mythique Marche, ainsi que le Scherzo, affichent un hédonisme sonore épuré et une énergie mécanique bondissante. Interprète pléthorique du merveilleux et de l'absurde, l'opéra demande une plasticité scénique et vocale totale de la part de la troupe. Les voix, d'une immense pureté vocale, doivent se plier à une déclamation théâtrale rythmée et expressive pour donner vie à cette galerie de personnages excentriques (du Prince hypocondriaque à la cuisinière géante armée d'une louche en passant par les princesses sortant d'oranges géantes en plein désert). Porté par une belle urgence organique théâtrale, L'Amour des trois oranges conserve une autorité scénique superlative, s'affirmant comme l'un des opéras du XXe siècle les plus drôles, inventifs et universellement représentés.