Composé en 1919 lors de l'exil de Prokofiev aux États-Unis et créé à Chicago en 1921, L'Amour des trois oranges est l'un des opéras les plus jubilatoires, iconoclastes et novateurs du XXe siècle. Le jeune compositeur russe s'inspire d'un conte théâtral de Carlo Gozzi pour livrer une critique féroce et joyeuse des conventions de l'opéra traditionnel. Conçu comme une mise en abyme théâtrale permanente, l'ouvrage met en scène des spectateurs (les Ridicules) qui interviennent directement sur le plateau pour modifier le cours de l'histoire, transformant le spectacle en un joyeux chaos surréaliste. Sur le plan musical, Prokofiev déploie une énergie rythmique motrice et une invention mélodique d'une efficacité redoutable. La partition refuse le lyrisme sentimental au profit d'une ironie mordante, de ruptures de ton permanentes et d'une orchestration rutilante pleine de couleurs et de contrastes. L'œuvre est mondialement célèbre pour sa célébrissime Marche et son trépidant Scherzo, deux morceaux d'une efficacité rythmique insolente que le compositeur a popularisés au-delà de l'opéra en les intégrant dans une suite orchestrale devenue un pilier des salles de concert. L'intrigue, menée à un train d'enfer, suit les mésaventures d'un Prince hypocondriaque condamné par une sorcière à errer dans le désert à la recherche de trois oranges géantes, lesquelles cachent en réalité des princesses mourant de soif. Derrière la farce et le merveilleux absurde, Prokofiev signe une ode éclatante à la liberté créatrice et au pouvoir salvateur du rire. Triomphe public dès sa création, cet opéra demeure le témoignage flamboyant d'une époque d'audace théâtrale et l'un des rares opéras modernes à s'être imposé définitivement au répertoire mondial.