À l'origine, L'Arlésienne de Georges Bizet est une musique de scène composée en 1872 pour la pièce de théâtre éponyme d'Alphonse Daudet. Le drame pastoral, centré sur la passion destructrice du jeune paysan Frédéri pour une femme d'Arles que l'on ne voit jamais, se solde par un échec théâtral retentissant. Conscient de la valeur exceptionnelle de sa partition, Bizet réagit immédiatement en extrayant quatre morceaux pour former la Suite n° 1, dont l'orchestration magistrale soulève l'enthousiasme du public des concerts symphoniques. Quatre ans après la mort prématurée du compositeur, son ami Ernest Guiraud assemble la Suite n° 2 (1879) en puisant dans le reste de la musique de scène et en y insérant un menuet tiré de La Jolie Fille de Perth, complétant ainsi ce qui allait devenir l'un des dyptyques les plus célèbres de la musique française. L'architecture des deux suites offre un voyage immersif au cœur d'une Provence fantasmée, noble et tragique. Le Prélude s'ouvre par une série de variations sur un thème populaire provençal, La Marcho di Rèi (La Marche des Rois), scandé avec une rigueur martiale, avant de faire entendre le thème poignant et désaxé de l'Innocent (le frère cadet de Frédéri) confié au saxophone alto — l'une des toutes premières utilisations de cet instrument à l'orchestre symphonique. Le Minuetto et le Carillon de la première suite déploient une alacrité villageoise et des effets de cloches virtuelles saisissants, encadrant le sublime Adagietto. Cette page d'un dépouillement absolu, écrite pour cordes seules, illustre les retrouvailles muettes et tardives de deux amants de jeunesse, le vieux berger Balthazar et la mère Renaud, s'imposant comme un sommet d'intériorité poétique. La seconde suite, bien que finalisée par une main tierce, respecte scrupuleusement la palette de couleurs de Bizet. La Pastorale installe une atmosphère bucolique et majestueuse, suivie par un Intermezzo solennel qui intègre une section vocale originale transformée en un choral de cuivres. Le Menuet (emprunté) met en valeur un dialogue d'une exquise délicatesse entre la flûte et la harpe. L'œuvre culmine dans la célèbre Farandole finale, une démonstration de force cinétique où Guiraud superpose, dans un contrepoint d'une immense habileté, le thème initial de la Marche des Rois et la frénésie rythmique de la Danse des Tarasques. Ce finale, progressant dans un crescendo haletant et solaire, scelle une probité stylistique superlative et une science de la caractérisation dramatique qui annoncent directement le génie de Carmen.