Genèse d'un mythe universel, révolution esthétique totale et monument d'une suprême probité artistique, L'Or du Rhin est la clé de voûte de l'édifice wagnérien. C'est avec cette œuvre que Wagner met en pratique ses théories sur l'« œuvre d'art totale » (Gesamtkunstwerk), brisant les moules de l'opéra traditionnel à numéros (airs, duos) au profit d'une mélodie continue où l'orchestre devient le narrateur principal grâce au système des Leitmotive (motifs musicaux conducteurs associés à un personnage, un objet ou un sentiment). Dans l'écriture, la partition déploie une force cinétique herculéenne et une alacrité rythmique d'une absolue netteté. L'accord initial en mi bémol majeur, qui naît d'un murmure des contrebasses pour s'éployer en vagues d'arpèges chez les cuivres et les bois, demeure un choc acoustique d'école. Wagner manie la pâte orchestrale avec une clarté texturale chirurgicale, utilisant des enclumes percutées en coulisse pour figurer l'enfer industriel du Nibelheim, avant d'atteindre un hédonisme sonore épuré lors des interventions lyriques de Loge ou de la déesse Erda. Les textures vocales et instrumentales s'entrelacent pour viser une immense pureté, dépouillée de toute fioriture belcantiste artificielle. Interprète pléthorique de la soif de pouvoir, de la corruption politique, du pacte brisé et de la fatalité, ce prologue avance de bout en bout avec une belle urgence organique théâtrale. L'absence totale d'entracte impose aux chanteurs comme aux musiciens une endurance psychologique superlative, maintenant le spectateur sous une tension dramatique ininterrompue pendant plus de deux heures et demie. En posant les fondations théologiques et musicales de la destruction des dieux, L'Or du Rhin conserve sur toutes les scènes lyriques mondiales une autorité scénique superlative.