Deuxième des trois grands ballets de Tchaïkovski (créé treize ans après l'échec initial du Lac des cygnes et deux ans avant Casse-Noisette), La Belle au bois dormant représente l'apogée absolue du grand ballet impérial russe du XIXe siècle. Contrairement à son aîné, l'ouvrage reçut dès sa création en 1890 un accueil triomphal au Théâtre Mariinsky. Ce succès phénoménal est le fruit d'une osmose parfaite et minutieuse entre Tchaïkovski et le légendaire chorégraphe Marius Petipa. Ce dernier avait fourni au compositeur des directives d'une précision millimétrique sur le rythme, le caractère et le nombre de mesures de chaque danse, accouchant d'un chef-d'œuvre d'une cohérence théâtrale et musicale absolue. Sur le plan musical, Tchaïkovski livre une partition d'une richesse symphonique éblouissante, élevant une fois de plus la musique de ballet au rang d'œuvre d'art à part entière. La structure musicale repose sur l'affrontement thématique de deux leitmotivs puissants : le motif strident, agressif et chromatique de la fée Carabosse (associé au mal) et la mélodie large, diatonique et protectrice de la Fée des lilas (symbole de la bonté). L'œuvre regorge de pages universellement célèbres, à l'instar de la somptueuse Valse de l'acte I ou de l'exténuant Adage à la rose, un sommet de la danse classique mondiale qui exige de la ballerine une endurance et un équilibre technique surhumains face à ses quatre prétendants. Au-delà de la féerie et du divertissement de cour, l'œuvre est une allégorie philosophique du passage de l'enfance à l'âge adulte, mais aussi du triomphe de la lumière sur les ténèbres et de l'amour sur la mort. L'acte III se transforme en un vibrant hommage à la culture française de l'époque de Louis XIV (le "Roi-Soleil"), en faisant défiler d'autres figures célèbres comme le Chat botté, le Petit Chaperon rouge ou le phénoménal Pas de deux de l'Oiseau bleu. Chef-d'œuvre de splendeur orchestrale et de rigueur chorégraphique, La Belle au bois dormant demeure le dictionnaire indispensable de la danse académique et le miroir étincelant de l'âge d'or des théâtres impériaux.