Créée à l'automne 1783 devant la cour de Louis XVI au Château de Fontainebleau avant d'être triomphalement reprise à l'Opéra de Paris en janvier 1784, La Caravane du Caire représente le sommet absolu de la gloire d'André Grétry. Pour concevoir cette comédie-lyrique d'une envergure spectaculaire, le compositeur s'associe au librettiste Louis-Guillaume Pitra, bénéficiant également d'une aide secrète mais déterminante du frère du roi, le Comte de Provence (futur Louis XVIII), qui participa activement à la rédaction du texte. Surfant avec génie sur la fascination de l'Europe des Lumières pour l'exotisme oriental et les « turqueries », l'œuvre s'imposa immédiatement comme l'un des plus gigantesques succès de l'histoire de l'art lyrique français, totalisant plus de cinq cents représentations et restant à l'affiche de manière quasi ininterrompue pendant plus de cinquante ans. L'intrigue, alerte et pittoresque, se déploie en Égypte et suit les pérégrinations d'une caravane traversant le désert vers Le Caire, attaquée par des pillards nomades. Au cœur du drame se trouvent Saint-Phar, un jeune officier français, et sa bien-aimée Zélime, capturée pour être vendue sur le marché aux esclaves afin d'intégrer le harem du puissant Pacha du Caire. Entre morceaux de bravoure militaire, scènes de bazar foisonnantes et divertissements chorégraphiques grandioses, l'œuvre tresse un éloge vibrant des valeurs françaises de liberté et de fidélité amoureuse. La résolution finale, où le Pacha fait preuve de grandeur d'âme en libérant les amants occidentaux, permettait de flatter l'esprit de tolérance philosophique de l'époque tout en délivrant un message politique subtilement courtisan. Sur le plan de l'écriture musicale, Grétry fait preuve d'une efficacité théâtrale et d'une verve mélodique d'une limpidité absolue. Tournant le dos aux complexités contrapuntiques pour privilégier la transparence du chant, il insuffle à sa partition une couleur locale savoureuse grâce à l'utilisation originale des bois et de percussions pittoresques (tambours de basque, triangles, cymbales) imitant la musique des janissaires. Les ballets intercalés, d'une fraîcheur d'inspiration irrésistible, exigent de la part de l'orchestre un élan rythmique d'une précision superlative et une discipline de travail métronomique pour restituer la vivacité de la mise en scène. Témoignage éclatant d'une probité artistique supérieure et d'un sens inouï du spectacle, ce chef-d'œuvre pré-révolutionnaire demeure l'un des jalons les plus complets, joyeux et précieux du patrimoine lyrique français du XVIIIe siècle.