Créé au printemps 1735 à Venise, Griselda est l'un des opéras de la maturité les plus accomplis, dramatiquement denses et célèbres d'Antonio Vivaldi. L'œuvre marque une rencontre historique et savoureuse entre le « Prêtre rouge » et le jeune dramaturge Carlo Goldoni, alors au début de sa immense carrière. Chargé d'adapter un livret plus ancien d'Apostolo Zeno, Goldoni raconte dans ses Mémoires sa rencontre haute en couleur avec un Vivaldi d'abord méfiant, qui l'interrompait sans cesse pour réciter son bréviaire, avant d'être totalement subjugué par le génie poétique et la rapidité d'écriture du jeune auteur. De cette collaboration forcée est née une œuvre d'une efficacité théâtrale supérieure, taillée sur mesure pour les forces vocales de la création. L'intrigue, d'une cruauté psychologique herculéenne, est tirée du Décaméron de Boccace. Gualtiero, roi de Thessalie, a épousé Griselda, une simple bergère d'une vertu absolue. Face à la rébellion de ses sujets qui refusent de voir une roturière sur le trône, le roi décide de soumettre son épouse à une série d'épreuves sadiques pour prouver publiquement sa noblesse d'âme. Il lui retire sa fille nouveau-née (faisant croire qu'elle a été mise à mort), la répudie publiquement, la condamne à retourner garder les troupeaux, et pousse le vice jusqu'à lui présenter sa nouvelle et très jeune promise (qui s'avère être leur fille disparue, Costanza, ignorant elle-même son identité). Malgré les humiliations continuelles et les avances forcées du traître Ottone, Griselda endure tout avec une fidélité, une dignité et une abnégation d'une pureté de cristal. Bouleversé par tant de constance, le roi révèle la supercherie, couronne à nouveau sa femme et rétablit l'harmonie dans son royaume. Sur le plan musical, Vivaldi signe une partition d'une imagination plastique incandescente, équilibrant admirablement les exigences du pur bel canto et la peinture psychologique des caractères. Le rôle-titre de Griselda fut écrit spécifiquement pour sa muse et contralto favorite, Anna Girò : consciente que sa voix n'était pas faite pour les vocalises pyrotechniques, Vivaldi lui composa des airs d'un expressionnisme dramatique saisissant, fondés sur l'action et le pathétique. À l'inverse, le rôle de Costanza offre l'un des sommets absolus de la virtuosité baroque avec le mythique air de tempête métaphorique « Agitata da due venti » (« Agitée par deux vents »), un feu d'artifice de colorations vocales, de grands sauts d'intervalles et de trilles d'une vélocité athlétique qui imite les vagues de l'orchestre. Alliant une discipline de construction métronomique à un instinct dramatique de premier ordre, Griselda témoigne de la probité artistique d'un Vivaldi au sommet de son génie théâtral, capable de transmuer un drame domestique cruel en une œuvre complète d'une immense dignité poétique.