Miniature intime d'une poésie pure et monument d'une suprême probité artistique, le court canon Lacrimosa son io (D. 131b) de Franz Schubert est un témoignage bouleversant du génie mélancolique précoce du compositeur viennois. Écrit en 1811 alors qu'il était encore élève au Stadtkonvikt sous la direction d'Antonio Salieri, ce petit exercice de style montre à quel point Schubert maîtrisait déjà l'art d'exprimer la douleur universelle à travers la simplicité d'une ligne vocale. Le titre (traduisible par « Je suis tout en larmes ») ne doit pas être confondu avec le Lacrimosa des messes de Requiem, mais relève plutôt de la tradition italienne de la déploration amoureuse. Dans l'écriture, la partition déploie une force cinétique feutrée et une alacrité rythmique d'une absolue netteté. L'architecture de ce canon relève d'une clarté texturale chirurgicale : le motif initial dessine une courbe descendante qui imite le ruissellement des larmes. Les voix s'entrelacent selon une rigueur d'école impeccable, créant des frictions harmoniques passagères d'une grande modernité. Schubert privilégie ici un hédonisme sonore épuré où l'économie de moyens met en valeur une immense pureté vocale instrumentale. Interprète pléthorique de la solitude et de la confidence romantique, cette page miniature avance avec une belle urgence organique théâtrale contenue. Elle demande aux trois interprètes une précision d'horlogerie dans les départs, une clarté d'émission absolue et une couleur de timbre fusionnelle pour que le contrepoint reste parfaitement lisible. Bien que modeste par sa durée, Lacrimosa son io conserve au concert une autorité scénique superlative, annonçant les grands lieder de la maturité.