Créé le 8 décembre 1761 au Burgtheater de Vienne, Le Cadi dupé est un opéra-comique en un acte qui témoigne d'une étape charnière mais méconnue dans la carrière de Christoph Willibald Gluck. À la fin des années 1750, l'intendant des théâtres impériaux de Vienne, le comte Durazzo, commande à Gluck l'adaptation et la mise en musique de pièces de théâtre et d'opéras-comiques français pour divertir la cour de l'impératrice Marie-Thérèse. Reprenant un livret de Pierre-René Lemonnier qui venait d'être mis en musique à Paris par Monsigny, Gluck s'approprie les codes du théâtre de foire français et en livre une version musicale infiniment plus riche, sophistiquée et ambitieuse, ouvrant la voie à ses futures réformes dramatiques. L'argument de l'œuvre repose sur les ressorts traditionnels de la farce et de la satire sociale, teintés d'un orientalisme alors extrêmement à la mode en Europe centrale (la "turquerie"). L'histoire met en scène un Cadi – un juge musulman – avare, tyrannique et volage, qui souhaite répudier son épouse Fatime pour épouser la jeune et belle Zelmire. Pour le punir de sa vanité, Zelmire et son amant Nouradin échafaudent un stratagème : ils font croire au Cadi que Zelmire est une femme laide et repoussante, et lui substituent sous le voile la fille d'un teinturier, particulièrement disgracieuse. Le Cadi tombe dans le panneau et signe le contrat de mariage, se retrouvant cruellement piégé et tourné en dérision à la fin de la pièce sous les rires de l'assemblée. Sur le plan stylistique, Gluck transcende le genre léger de l'opéra-comique en y injectant la rigueur structurelle et l'art de la caractérisation psychologique issus de l'opera seria italien. La partition alterne des ariettes vives, des duos d'une grande efficacité théâtrale et un trio final d'une écriture polyphonique remarquable. Gluck s'amuse également à enrichir son orchestration d'effets de couleurs "à la turque", utilisant percussions et bois piquants pour accentuer la couleur locale, un procédé comique et exotique qui annonce directement L'Enlèvement au sérail de Mozart. Par son efficacité dramatique, sa verve humoristique et sa fraîcheur mélodique, Le Cadi dupé démontre que le futur grand réformateur de la tragédie lyrique possédait également un sens inné du comique et de la théâtralité légère.