Composé au début de l'année 1886 pendant des vacances dans un petit village autrichien, juste après que Saint-Saëns eut achevé sa monumentale et sérieuse Troisième Symphonie avec orgue, Le Carnaval des animaux était conçu comme un simple divertissement humoristique. Le compositeur français l'avait imaginé comme une surprise pour ses amis musiciens à l'occasion du Mardi gras. Conscient de sa réputation de compositeur académique et craignant que cette farce musicale ne nuise à sa crédibilité et ne le fasse passer pour un artiste frivole, Saint-Saëns interdit formellement la publication et l'exécution publique de l'œuvre de son vivant, à la seule exception du sublime mouvement Le Cygne. Ce n'est qu'en 1922, suivant ses dispositions testamentaires, que le public put enfin découvrir ce chef-d'œuvre d'humour et de finesse. Sur le plan musical, l'œuvre est une suite de quatorze courtes pièces d'une verve satirique et d'une ingéniosité orchestrale absolues, écrite pour un effectif de chambre original associant notamment deux pianos, un xylophone et un harmonica de verre (aujourd'hui souvent remplacé par un glockenspiel ou un célesta). Saint-Saëns s'y livre à un jeu jubilatoire de pastiches et de parodies musicales, égratignant au passage ses contemporains et ses aînés. Il ralentit ainsi de manière outrancière le célèbre Galop infernal (le Cancan) de Jacques Offenbach pour figurer la lenteur désespérante des Tortues, confie l'aérienne Danse des sylphes de Hector Berlioz à la contrebasse lourde et pesante pour L'Éléphant, et détourne ses propres Fossiles en y mêlant sa Danse macabre à des airs enfantins de l'époque. Il va jusqu'à ranger les Pianistes débutants, condamnés à répéter fastidieusement leurs gammes, au rang d'animaux stupides et mécaniques. Au-delà de la caricature et du rire, Le Carnaval des animaux recèle des moments d'une poésie absolue et d'une beauté plastique intemporelle, incarnés de manière magique par Aquarium et son atmosphère fluide et irréelle, ou par Le Cygne, devenu l'une des mélodies les plus célèbres et bouleversantes de toute l'histoire de la musique de chambre (et un sommet du ballet classique). Aujourd'hui, l'œuvre est devenue l'un des piliers incontournables de l'initiation musicale pour les enfants à travers le monde, très souvent accompagnée d'un texte narratif, comme le célèbre livret écrit par Francis Blanche. Cette pièce, que Saint-Saëns considérait comme un simple péché de jeunesse sans importance, demeure ironiquement son œuvre la plus universellement jouée, aimée et célébrée, unissant toutes les générations dans un même sourire complice.