Ultime chef-d'œuvre de Claudio Monteverdi, composé à l'âge vénérable de 75 ans, Le Couronnement de Poppée marque un tournant révolutionnaire dans l'histoire de la musique occidentale. Il s'agit du tout premier opéra de l'histoire à abandonner la mythologie antique et la pastorale (les univers d'Orfeo ou de La Dafne) pour s'emparer de l'histoire humaine, avec ses passions charnelles, ses complots politiques et ses compromissions morales. Conçu pour les théâtres publics vénitiens — où l'opéra devenait un divertissement payant et populaire —, l'ouvrage frappe par son amoralisme saisissant : pour la première fois sur scène, le crime, la luxure et l'ambition politique triomphent ouvertement de la vertu, du devoir et du droit, sous l'égide d'un Amour tyrannique et souverain. Le génie de Monteverdi réside dans sa capacité supérieure à peindre la vérité psychologique de ses personnages à travers le stile rappresentativo (style représentatif). Le compositeur abolit la frontière rigide entre le récitatif et l'aria, faisant glisser la musique d'un déclamé théâtral d'une absolue nudité vers un arioso d'une incroyable plasticité lyrique. Chaque personnage possède sa propre signature stylistique : Sénèque s'exprime par de longues lignes de basse d'une noblesse et d'une force herculéenne, symbolisant sa probité stoïcienne ; la détresse d'Octavie éclate dans le sublime et déchirant monologue d'adieu « A dio Roma », suspendu à des silences d'une infinie délicatesse poétique ; tandis que Néron et Poppée échangent des vocalises d'un hédonisme sonore incendiaire, où le désir physique se confond avec la soif de pouvoir absolu. La partition originale n'ayant survécu que sous la forme de manuscrits tardifs et lacunaires (les manuscrits de Venise et de Naples), l'œuvre exige des chefs d'orchestre et des instrumentistes d'élite une véritable probité artistique et une imagination superlative pour reconstituer l'orchestration et le continuo (généralement confiés à des luths, clavecins, harpes et violes de gambe). Bien que la musicologie moderne attribue le célèbre duo final de l'opéra, « Pur ti miro », à d'autres compositeurs de l'entourage vénitien de Monteverdi (notamment Francesco Sacrati ou Benedetto Ferrari), cette page d'une clarté de cristal sensuelle et hypnotique demeure l'un des sommets de l'art lyrique universel. Drame intemporel d'un réalisme théâtral saisissant, Le Couronnement de Poppée continue de fasciner les publics modernes par sa modernité psychologique et sa beauté plastique souveraine.