Le Crépuscule des dieux est le monument final, l'aboutissement titanesque d'un projet fou qui aura occupé Richard Wagner pendant plus d'un quart de siècle. Après les forces primitives de L'Or du Rhin, la tragédie humaine de La Walkyrie et la fraîcheur printanière de Siegfried, ce dernier volet jette un voile de deuil noir et flamboyant sur le monde des mythes. C'est l'heure du grand règlement de comptes cosmique : l'or maudit doit retourner au Rhin, le pouvoir des dieux doit s'effondrer et le monde doit être purgé par le feu pour pouvoir renaître. L'une des grandes forces de cette œuvre réside dans son changement radical d'atmosphère. Le monde sauvage, forestier et divin des volets précédents s'efface pour laisser place à la civilisation des hommes : le royaume des Gibichungs. C'est un univers de cour, marqué par la politique, la manipulation sociale et la trahison. Siegfried, le héros pur, naïf et sans peur, s'y fait piéger comme un enfant par Hagen (le fils d'Alberich, incarnation de la haine froide), qui lui fait boire un philtre d'oubli. En quelques minutes, Siegfried oublie son épouse Brünnhilde, l'arrache à son rocher pour la livrer à un autre, déclenchant une spirale de vengeance d'une violence psychologique inouïe. Musicalement, Wagner signe ici son chef-d'œuvre de contrepoint et de gestion des Leitmotifs (les motifs conducteurs). Le réseau de thèmes musicaux tissé depuis le prologue de la Tétralogie se densifie, s'entrechoque et fusionne avec une puissance orchestrale inouïe. L'orchestre ne se contente plus d'accompagner, il devient le véritable narrateur d'une tragédie grecque à l'échelle de l'univers. Trois sommets orchestraux absolus : - Le Voyage de Siegfried sur le Rhin (Acte I) : Un intermède orchestral d'une virtuosité éclatante, qui dépeint le héros chevauchant vers son destin au milieu d'une nature ruisselante de lumière. - La Marche funèbre de Siegfried (Acte III) : Après l'assassinat lâche du héros par Hagen, l'orchestre entame l'un des morceaux de deuil les plus monumentaux de l'histoire humaine. Wagner y fait défiler, dans un maelström de cuivres et de percussions, l'histoire musicale entière de la vie de Siegfried. - L'Immolation de Brünnhilde (Finale) : Seule face au désastre, Brünnhilde prend le contrôle du drame. Dans un monologue final de vingt minutes qui pousse la soprano aux limites de ses forces, elle allume le bûcher funéraire, y plonge avec son cheval, déclenche l'inondation du Rhin et l'embrasement du Walhalla. Le Ring s'achève sur un coup de génie philosophique et musical : alors que le monde des anciens dieux s'écroule dans les flammes, l'orchestre fait retentir une dernière fois, de manière éthérée et lumineuse, le motif de la Rédemption par l'amour. Le pouvoir destructeur de l'or est brisé ; les dieux sont morts, mais l'humanité a désormais une chance de recommencer sur des bases pures.