Véritable fresque musicale apocalyptique, Judicium Extremum (Le Jugement dernier) illustre un autre versant du génie de Giacomo Carissimi : sa capacité à peindre la grandeur monumentale et l'effroi théologique. Composé au milieu du XVIIe siècle pour les congrégations romaines, cet oratorio abandonne la narration intimiste d'une tragédie familiale pour embrasser le destin eschatologique de l'humanité tout entière. Le livret puise sa source dans les prophéties bibliques et les visions évangéliques de la fin des temps, offrant au compositeur un canevas idéal pour stimuler l'imagination des fidèles par une esthétique de la terreur et du sublime qui trouve son équivalent visuel dans les fresques de Michel-Ange à la Chapelle Sixtine. L'architecture de la partition repose sur une utilisation virtuose et novatrice des masses chorales, Carissimi convoquant des doubles, voire des triples chœurs pour spatialiser le conflit spirituel. L'oratorio s'ouvre sur un climat d'une tension extrême, rompu par l'appel foudroyant de la basse solo incarnant la voix divine : « Surgite, mortui, et venite ad iudicium » (Levez-vous, morts, et venez au jugement). Cette injonction déclenche un séisme polyphonique où les voix s'entremêlent pour imiter le son des trompettes de l'Apocalypse et le tumulte de la résurrection des chairs, témoignant d'une maîtrise stupéfiante des effets de masse et d'une clarté de textures proprement architecturale. Le coup de génie dramatique de l'œuvre réside dans la confrontation stéréophonique finale entre le groupe des Élus et celui des Damnés. Aux chants de grâce jubilatoires et ascendants des justes répondent les gémissements chromatiques et descendants des pécheurs, s'effondrant dans un abîme de remords sur le célèbre et déchirant « Heu, nos miseros » (Hélas, malheureux que nous sommes). Par cette utilisation théâtrale de la dissonance et du contraste acoustique, Carissimi ne signe pas seulement une œuvre de propagande religieuse, mais un chef-d'œuvre d'une immense probité poétique. Redécouvert par les ensembles de musique ancienne, cet oratorio demeure l'un des piliers les plus impressionnants et respectés du baroque romain.