Composé entre 1914 et 1916, Le Prince de bois occupe une place salvatrice et charnière dans la carrière de Béla Bartók. Écrit durant une période de profond isolement artistique, alors que son opéra Le Château de Barbe-Bleue venait d'être rejeté par les instances musicales hongroises, ce ballet-pantomime offre au compositeur son tout premier triomphe public à l'Opéra de Budapest en 1917. Le succès retentissant de la création, portée par la direction habitée du chef italien Egisto Tango, force les critiques à reconnaître enfin le génie de Bartók et ouvre, par ricochet, la voie à la création tardive de ses autres chefs-d'œuvre scéniques. Sur le plan esthétique, la partition se situe à la croisée des chemins entre l'opulence orchestrale de Richard Strauss, l'impressionnisme de Claude Debussy et l'émergence des rythmes telluriques du folklore imaginaire balkanique. Bartók convoque un effectif orchestral colossal (comprenant des bois par quatre, un pupitre de percussions pléthorique, deux harpes, un célesta et un orgue) pour brosser un tableau d'une richesse de timbres proprement inouïe. L'œuvre s'ouvre sur un accord de do majeur d'un statisme hypnotique évoquant l'éveil d'une nature primitive, avant de basculer dans un expressionnisme acéré où le compositeur oppose la noblesse lyrique du vrai Prince à la raideur mécanique, grotesque et désarticulée du mannequin de bois, annonçant les audaces rythmiques du Mandarin merveilleux. Conçu d'après un conte symboliste de Béla Balázs, le ballet déploie une réflexion psychologique profonde sur l'illusion amoureuse, la vanité et la force rédemptrice de la nature. L'histoire met en scène une princesse superficielle qui rejette l'amour sincère d'un prince pour s'éprendre d'un double de bois inanimé que ce dernier a fabriqué pour attirer son attention. Ce n'est qu'après avoir été punie par les forces de la nature et dépouillée de ses artifices que la princesse, repentie, trouve la rédemption dans les bras du véritable héros. Aujourd'hui fréquemment joué sous forme de suite orchestrale, Le Prince de bois demeure un monument incontournable de la modernité musicale du début du XXe siècle, unissant la magie du conte à une probité architecturale absolue.