Composé entre 1848 et 1849 durant sa période de Dresde, Manfred est une musique de scène conçue pour accompagner la lecture ou la représentation du célèbre poème dramatique de Lord Byron. Schumann éprouvait une fascination absolue, presque maladive, pour cette œuvre littéraire et pour son personnage principal : un anti-héros romantique torturé par un secret innommable et un sentiment de culpabilité destructeur, errant dans les Alpes à la recherche de l'oubli et du pardon de son amour perdu, Astarte. Le compositeur s'est si profondément identifié aux tourments psychologiques de Manfred que la simple lecture du texte à haute voix le faisait éclater en sanglots, y voyant un miroir terrifiant de sa propre fragilité mentale. Si la musique de scène intégrale (comprenant des mélodrames poignants et des chœurs mystiques) est rarement donnée aujourd'hui en raison de la difficulté d'adapter le texte de Byron à la scène moderne, l'Ouverture est devenue l'un des piliers indispensables du répertoire symphonique. Elle s'ouvre de manière saisissante par trois accords orchestraux syncopés, haletants, qui semblent surgir du néant et coupent littéralement le souffle. Écrite dans la tonalité sombre et désolée de mi bémol mineur, cette page orchestrale est un torrent de passion convulsive, caractérisé par des rythmes brisés, des dissonances déchirantes et une instabilité harmonique permanente qui traduisent l'errance psychologique du héros. Le génie de Schumann dans cette ouverture réside dans sa capacité à faire coexister la fureur la plus barbare avec des moments d'un lyrisme éthéré et douloureux, associés à la vision de la pure Astarte. La conclusion de l'œuvre ne cherche pas le triomphe héroïque à la Beethoven, mais s'éteint dans une lente et poignante agonie : le pouls de l'orchestre ralentit, les cordes s'affaiblissent et les derniers accords sombrent dans un silence résigné, matérialisant la mort de Manfred et la délivrance de son âme. Aux côtés de l'Ouverture de Coriolan de Beethoven, Manfred reste l'un des portraits psychologiques les plus puissants, viscéraux et visionnaires de toute l'histoire de la musique.