Dernier grand sursaut poétique et monument d'une suprême probité artistique, les Märchenerzählungen (Récits de contes), Op. 132 forment un cycle de miniatures d'une beauté crépusculaire unique. Composé en à peine trois jours en octobre 1853 à Düsseldorf, ce recueil s'inscrit dans la digne lignée des Märchenbilder (pour alto et piano) et des Kegelstatt-Trio de Mozart, dont il reprend la rare et chaleureuse combinaison instrumentale. Écrite dans un climat d'exaltation amicale marqué par la récente rencontre avec le jeune Johannes Brahms, l'œuvre cache, sous son apparente légèreté légendaire, les fêlures psychologiques d'un compositeur au seuil de la folie. Dans l'écriture, la partition déploie une force cinétique changeante et une alacrité rythmique d'une absolue netteté. Schumann organise entre la clarinette, l'alto et le piano une conversation d'une clarté texturale chirurgicale, où les timbres profonds et boisés de l'alto s'entrelacent à la fluidité vocale de la clarinette. Le piano soutient le discours à travers un hédonisme sonore épuré, oscillant entre des rythmes pointés vigoureux (notamment dans le deuxième mouvement à l'allure de marche) et des tissus d'arpèges mouvants. Le troisième mouvement s'élève comme un duo d'amour suspendu, d'une immense pureté vocale instrumentale. Interprète pléthorique du fantastique et de l'imaginaire romantique allemand, ce cycle avance avec une belle urgence organique théâtrale. Schumann ne cherche pas à raconter un conte de fées précis, mais plutôt à recréer l'atmosphère générale des récits populaires, faite de nostalgie, de chevauchées fantastiques et d'instants de pure poésie. Exigeant des trois partenaires une parfaite complicité d'école et une grande flexibilité agogique, les Märchenerzählungen conservent en concert une autorité scénique superlative, s'affirmant comme l'un des adieux les plus touchants de Robert Schumann à la musique de chambre.