Unique tragédie en musique de Marc-Antoine Charpentier conçue pour l'Académie Royale de Musique, Médée, H. 491 s'impose comme l'un des sommets les plus achevés de l'opéra baroque français. Composée six ans après la mort de Jean-Baptiste Lully, alors que le monopole de ce dernier s'était desserré, l'œuvre repose sur un livret de Thomas Corneille (le frère de Pierre Corneille). Le texte se concentre sur la psychologie complexe de la magicienne de Colchide, trahie par Jason pour Créuse, princesse de Corinthe. Corneille y insère les codes de la tragédie galante du dix-septième siècle tout en préservant l'inéluctable et terrifiante progression dramatique du mythe antique, menant au meurtre sacrificiel des enfants et à la destruction du royaume de Créon. Sur le plan stylistique, la partition de Charpentier représente un syncrétisme parfait et visionnaire entre le grand style déclamatoire français et la science harmonique italienne, héritée de son séjour romain auprès de Giacomo Carissimi. Contrairement au modèle lulliste, caractérisé par une relative simplicité texturale, Charpentier déploie un contrepoint d'une immense densité et une audace harmonique sans précédent à l'époque. L'utilisation de chromatismes intenses, de dissonances non résolues et de modulations abruptes sert directement l'expression des passions. Le chef-d'œuvre absolu de l'ouvrage réside dans le troisième acte, qui s'ouvre sur le poignant monologue de Médée, « Quel prix de mon amour », avant de basculer dans la terrifiante scène d'évocation des puissances infernales, où le rythme et l'orchestration miment la folie destructrice de l'héroïne. L'orchestration de Charpentier, écrite pour un ensemble à cinq parties de cordes typiquement français, se distingue par une spatialisation et une individualisation des timbres hautement dramatiques. Les pupitres de bois (flûtes allemandes, hautbois et bassons) ne se contentent pas de doubler les cordes, mais dialoguent de manière concertante avec les voix, apportant des clairs-obscurs d'une subtilité inouïe. Lors de sa création, l'œuvre souffrit d'une cabale menée par les partisans traditionalistes de Lully, déroutés par la complexité de cette musique « savante ». Redécouverte et réhabilitée au vingtième siècle par les pionniers de la musique ancienne, Médée est désormais considérée par les musicologues comme l'égal des plus grandes tragédies lyriques du Grand Siècle, alliant la solennité de l'architecture versaillaise à la ferveur expressive du baroque romain.