Composé par Wolfgang Amadeus Mozart alors qu'il n'était âgé que de quatorze ans, Mitridate, re di Ponto constitue le premier grand triomphe lyrique du jeune prodige en Italie. Écrit lors de son premier voyage transalpin sous la supervision protectrice de son père Leopold, l'opéra devait répondre aux codes ultra-rigides de l'opera seria milanais. Malgré les cabales locales et les exigences capricieuses des chanteurs vedettes de l'époque — qui exigèrent la réécriture de nombreux airs —, la création le soir de la Saint-Étienne en 1770 au Teatro Regio Ducal de Milan fut un triomphe absolu. Le public, subjugué par l'autorité précoce du adolescent qui dirigeait lui-même depuis le clavecin, fit résonner la salle des cris de « Viva il maestrino ! » (« Vive le petit maître ! »). Sur le plan musical, la partition est un feu d'artifice de pyrotechnie vocale d'une virtuosité proprement athlétique, conçue sur mesure pour les gosiers d'acier du XVIIIe siècle. Le rôle-titre de Mitridate, écrit pour le célèbre ténor Guglielmo d'Ettore, exige des sauts d'intervalles vertigineux et une véhémence déclamatoire qui traduisent la folie meurtrière et la paranoïa du monarque. Face à lui, les rôles de Sifare (créé par un castrat) et d'Aspasia offrent des sommets de lyrisme pur, culminant dans le célébrissime air de Sifare au deuxième acte, « Lungi da te, mio bene », une page d'une nostalgie suspendue magnifiée par le dialogue chambriste avec un cor solo obligato. Le génie prémonitoire de ce coup d'essai réside dans la capacité unique du jeune Mozart à transcender le cadre conventionnel et parfois figé des airs à da capo imposés par le livret. Sous les vocalises ornementales et les conventions de l'héroïsme antique, l'adolescent insuffle une véritable épaisseur psychologique et une tension théâtrale palpable aux conflits générationnels et amoureux qui déchirent cette famille royale. En explorant avec une maturité désarmante les thèmes de la trahison, du pardon filial et du sacrifice politique, Mozart pose avec Mitridate les fondations dramatiques et expressives qui annoncent, vingt ans plus tard, son ultime chef-d'œuvre sérieux, La Clémence de Titus.