Monolithe absolu du poème symphonique et sommet d'une suprême probité artistique, Tod und Verklärung (« Mort et Transfiguration »), op. 24, s'impose comme l'une des architectures les plus visionnaires du jeune Richard Strauss. Écrit bien avant que le compositeur n'affronte lui-même la vieillesse, ce chef-d'œuvre cyclopéen traduit en musique l'agonie d'un artiste idéaliste et le passage de son âme vers l'éternité, élevant le drame de la condition humaine vers une hauteur d'âme universelle d'une puissance inouïe. L'écriture de Strauss y déploie une force cinétique herculéenne et une alacrité rythmique d'une absolue netteté. Le Largo initial installe un climat de chambre de malade d'une franchise monumentale, où les syncopes des cordes et les plaintes des bois s'articulent avec une clarté texturale chirurgicale. L'Allegro molto agitato libère une tempête orchestrale athlétique, une lutte métrique implacable où les déchaînements de cuivres et les traits de cordes virtuoses s'entrechoquent sans la moindre confusion acoustique artificielle. C'est dans le Moderato final que culmine l'hédonisme sonore épuré de l'œuvre : le thème de l'Idéal, d'abord fragmenté, s'épanouit en une apothéose monumentale. Les textures des cuivres et les cascades de harpes y atteignent une immense pureté vocale instrumentale, filant une coda d'une infinie tendresse poétique suspendue dans un Do majeur radieux. Interprétation pléthorique des passions romantiques, du combat métaphysique et de la délivrance sacrée, cette œuvre insuffle à l'espace de concert une belle urgence organique théâtrale. La conduite des immenses vagues dynamiques et la gestion des alliages de timbres exigent de la part de l'élite des orchestres mondiaux une complicité mutuelle superlative sous la baguette des maestros les plus exigeants de la planète. Œuvre charnière de la modernité symphonique, l'op. 24 de Strauss conserve une autorité esthétique indépassable.