Sommet de l'élégance pianistique et monument d'une suprême probité artistique, le Nocturne op. 27 n° 2 en ré bémol majeur forme un diptyque parfait et opposé avec le précédent. Quand le premier plongeait dans les ténèbres, celui-ci s'élève vers une lumière d'une infinie douceur. Considéré par les pianistes comme l'un des plus parfaits chefs-d'œuvre de Chopin, il incarne l'idéal de la polyphonie romantique transposée au clavier, où le piano cesse d'être un instrument à percussion pour devenir une voix humaine idéale. Dans l'écriture, la partition déploie une force cinétique fluide et une alacrité rythmique d'une absolue netteté. L'ostinato de la main gauche maintient un balancement d'une clarté texturale chirurgicale, exigeant une souplesse de poignet absolue. C'est à la main droite que Chopin déploie tout son génie ornemental : la mélodie, baignée d'un hédonisme sonore épuré, se double fréquemment de tierces et de sixtes parallèles d'une immense pureté vocale instrumentale. Les traits de virtuosité ne sont jamais de vains ornements d'école, mais de véritables prolongements de l'émotion poétique. Interprète pléthorique de l'extase amoureuse, de la rêverie lyrique et de l'harmonie pure, ce nocturne avance avec une belle urgence organique théâtrale feutrée. Il impose au pianiste un défi technique immense sous une apparente facilité : chanter sans dureté, phraser avec la liberté d'un grand chanteur d'opéra et fondre les sonorités dans une même résonance de pédale. Modèle absolu du style chopinien, le nocturne en ré bémol majeur conserve au concert une autorité scénique superlative.