Oratorio
Composé à Rome au tout début du XVIIIe siècle, cet oratorio est l'un des sommets absolus de la musique sacrée d'Alessandro Scarlatti. À cette époque, le pape Clément XI maintient une interdiction stricte sur l'opéra et les représentations théâtrales dans la Ville Éternelle pour des raisons de moralité religieuse. Privés de scène, les compositeurs et leurs riches mécènes se tournent vers l'oratorio, qui devient un substitut dramatique idéal, joué de manière privée dans les palais princiers. C'est pour le fastueux cardinal Pietro Ottoboni, l'un des plus grands protecteurs des arts de l'époque et membre éminent de l'Académie d'Arcadie, que Scarlatti conçoit ce chef-d'œuvre. Le cardinal en signe d'ailleurs lui-même le livret poétique, et l'œuvre est créée avec un immense retentissement le soir du Vendredi saint 1706. La grande originalité de cet oratorio réside dans son approche intimiste, presque théâtrale mais intériorisée, du mystère de la Passion. Contrairement aux Passions allemandes de la même époque (comme celles de Bach), la figure physique de Jésus est totalement absente de la distribution vocale. Le drame se déploie entièrement à la manière d'une tragédie grecque, à travers les yeux, les larmes et les réactions psychologiques de ses proches restés au pied de la Croix : la Vierge Marie, Marie-Madeleine, Saint Jean et Nicodème, dont les interventions sont articulées par le récitant (Il Testo). Cette concentration dramatique permet à Scarlatti de déployer une palette émotionnelle d'une profondeur inouïe, transformant le récit évangélique en une poignante méditation humaine sur la douleur, la compassion et le deuil. Sur le plan musical, l'œuvre frappe par le raffinement extraordinaire de son écriture instrumentale et sa science du contrepoint. Scarlatti y intègre avec génie les innovations du concerto grosso romain, alors popularisé par son contemporain Arcangelo Corelli (qui dirigeait souvent l'orchestre d'Ottoboni), en opposant un petit groupe d'instruments solistes au reste de la formation. Les récitatifs, d'une grande plasticité expressive, s'enchaînent à des arias da capo d'une beauté mélancolique saisissante, truffées de chromatismes audacieux et de soupirs instrumentaux. Par cette alliance parfaite entre la rigueur de l'école romaine et la fluidité mélodique du style théâtral napolitain, cet oratorio s'impose comme un monument incontournable de l'art baroque italien.