La Passacaille et fugue en ut mineur est le sommet absolu de la littérature pour orgue et l'une des architectures musicales les plus miraculeuses jamais conçues. Qu'un jeune homme d'à peine 22 ou 25 ans ait pu accoucher d'une telle cathédrale sonore reste l'un des plus grands mystères de l'histoire de la musique. Pour comprendre l'exploit, il faut se pencher sur la forme même de la passacaille. Née d'une danse de rue espagnole, elle repose sur un défi terrifiant pour un compositeur : répéter exactement la même ligne de basse en boucle (ici, 21 fois de suite au total) sans jamais ennuyer l'auditeur. Le recyclage d'un génie : Bach n'a pas inventé le thème de cette passacaille. Il l'a emprunté à un compositeur français, André Raison, tiré d'une modeste Messe du deuxième ton pour orgue. Mais là où le compositeur français n'en faisait qu'un court prélude, Bach l'allonge, lui donne un souffle épique et l'utilise pour bâtir un monument. L'intelligence constructive de Bach y est proprement mathématique et mystique. L'œuvre compte le thème initial plus 20 variations, soit 21 énonciations. En musicologie bakhienne, le nombre 21 est hautement symbolique : c'est le produit de 3 (la Sainte Trinité) par 7 (le chiffre de la Création et de la perfection). De plus, l'enchaînement avec la fugue est un coup de génie dramatique. Au lieu d'écrire deux morceaux séparés, Bach fusionne la fin de la passacaille et le début de la fugue. L'accord suspendu de la 20e variation crée un vide vertigineux que la fugue vient immédiatement combler en s'élançant à toute vitesse. L'impact de cette œuvre traverse les siècles. Robert Schumann en parlait comme d'une œuvre où « les variations sont entrelacées si ingénieusement qu'on ne peut jamais cesser d'être émerveillé ». Elle est si puissante visuellement et dramatiquement qu'elle a fasciné les compositeurs au-delà du monde de l'orgue : au XXe siècle, Léopold Stokowski ou Ottorino Respighi en signeront de célèbres transcriptions pour orchestre symphonique géant, transformant cette prière de jeunesse en un cataclysme orchestral.