Le Poème de l'amour et de la mer est le chef-d'œuvre absolu d'Ernest Chausson et l'un des sommets les plus bouleversants de la musique française de la fin du dix-neuvième siècle. Œuvre charnière, elle se situe à la croisée du romantisme passionné, de la mélancolie du courant symboliste et des prémices de l'impressionnisme musical. L'œuvre est hantée par deux motifs obsessionnels : la fatalité du temps qui détruit les sentiments et l'omniprésence de la mer, miroir des états d'âme du poète. Chausson, marqué par le deuil et d'un naturel profondément anxieux, trouve dans les vers de son ami Maurice Bouchor le réceptacle idéal pour exprimer sa propre nostalgie. L'ombre de Richard Wagner : Sur le plan musical, le Poème est profondément irrigué par le chromatisme et l'harmonie de Tristan et Isolde. Chausson utilise un orchestre large, charnu, d'une incroyable richesse de textures. Cependant, il évite la lourdeur germanique grâce à une transparence typiquement française, un sens de la ligne vocale déclamée et un goût pour les demi-teintes qui annoncent déjà le Pelléas et Mélisande de Debussy. La dernière section de la deuxième partie, « Le Temps des lilas », est si parfaite qu'elle est souvent extraite du cycle pour être chantée seule en récital avec piano. C'est un chant d'adieu d'une dignité et d'une tristesse infinies, où la voix s'éteint progressivement sur un murmure de l'orchestre : « Le temps des lilas et le temps des roses / Ne reviendra plus à ce printemps-ci... / [...] Oh ! ton joyeux et doux soleil de l'an passé, / Tout est flétri dans mon cœur hélas ! » Par son urgence lyrique, sa beauté plastique et son désespoir poétique, cette œuvre reste le plus beau témoignage du génie d'un compositeur fauché en pleine maturité par un stupide accident de bicyclette à l'âge de 44 ans.