Associer le tout début et la toute fin d’un opéra de quatre heures pour en faire une pièce de concert : voilà l’un des coups de génie de Richard Wagner. En reliant directement le Prélude de Tristan et Isolde à sa conclusion, la Mort d'Isolde (que Wagner préférait appeler la « Transfiguration » / Verklärung), le compositeur offre un condensé métaphysique et charnel de son drame. C'est l'illustration pure du concept d'Éros et Thanatos : l'amour absolu qui ne peut s'accomplir que dans la mort. Sur le plan de l'histoire de la musique, cette œuvre est un séisme absolu. C'est ici que naît la musique moderne. Le mystère de l'Accord de Tristan : Dès les premières secondes du Prélude, le cor anglais et les bois jouent quatre notes qui forment un accord mystérieux (Fa - Si - Ré dièse - Sol dièse). Cet accord crée une tension harmonique immense. Dans la musique classique traditionnelle, une tension doit être immédiatement résolue par un accord de détente. Ici, Wagner triche : il enchaîne sur une autre tension, puis sur un silence. Cet accord ne trouvera sa véritable résolution harmonique et apaisée que... quatre heures plus tard, dans les toutes dernières mesures de la Mort d'Isolde. Pendant quinze minutes, l'orchestre utilise ce que Wagner appelle la « mélodie infinie ». Les phrases musicales s'enchaînent sans cadences claires, se superposent et enflent comme des vagues océaniques. L'auditeur est pris dans un flux sonore hypnotique, une sensation de vertige et d'aspiration permanente. Dans la Mort d'Isolde (qui se joue en concert soit avec la soprano solo, soit dans une version purement instrumentale où les violons reprennent la ligne vocale), la musique atteint des sommets d'intensité dynamique. Ce n'est pas une marche funèbre triste ou résignée, c'est une explosion de lumière. Isolde ne meurt pas de douleur, elle s'évapore dans le cosmos, portée par un accord de Si majeur d'une pureté absolue. Wagner signe ici l'un des monuments les plus sensuels, poignants et révolutionnaires du patrimoine universel.