Placé au seuil du premier livre du Clavier bien tempéré, le Prélude n° 1 en ut majeur de Jean-Sébastien Bach est l'une des pages les plus universellement célèbres, pures et intemporelles de toute l'histoire de la musique. Écrit à l'origine dans un but à la fois pédagogique et spéculatif — pour prouver les immenses ressources du nouveau système d'accordage « bien tempéré » —, ce prélude s'élève bien au-delà de l'exercice technique pour atteindre une probité intellectuelle et spirituelle absolue. Dépourvu de toute mélodie linéaire au sens traditionnel, il confie tout son pouvoir expressif à l'enchaînement de ses accords, déployés sous la forme d'un motif d'arpèges immuable et hypnotique. L'œuvre se distingue par sa clarté texturale chirurgicale. Chaque mesure est construite sur un dessin de doubles croches brisées, répété deux fois à l'identique, ce qui confère à la partition une force cinétique d'une régularité métronomique et une alacrité rythmique d'une fluidité parfaite. Sous cette apparente simplicité se cache un laboratoire d'harmonie d'une science constructive monumentale. Les dissonances et les résolutions se succèdent avec une urgence organique subtile, faisant voyager l'auditeur à travers une palette infinie de tensions et de détentes, sans jamais altérer le flux constant des notes. D'un hédonisme sonore épuré, ce prélude dégage une atmosphère de recueillement d'une immense pureté vocale, chaque voix interne de l'accord se déplaçant de manière contrapuntique avec une fluidité superlative. La tension culmine de manière théâtrale sur la célèbre pédale de sol, avant de s'épanouir dans une conclusion lumineuse qui installe une paix absolue. Jalon incontournable de la littérature pour clavier, ce prélude a traversé les siècles au point d'inspirer de nombreuses réinterprétations, la plus célèbre demeurant l'Ave Maria de Charles Gounod qui en utilisa la trame harmonique comme accompagnement pour sa propre ligne mélodique.