Quatuor
Unique quatuor de la période médiane à porter un titre explicite de la main du compositeur, le Quatuor à cordes n° 11 en Fa mineur "Serioso", op. 95, s'impose comme une œuvre d'une suprême probité artistique. D'une concision et d'une densité dramatique presque terrifiantes, ce chef-d'œuvre cyclopéen agit comme un pont vers les partitions ésotériques de la dernière période. Beethoven lui-même déclarait qu'il était écrit pour un cercle restreint de connaisseurs et ne devait pas être exécuté en public, tant sa hauteur d'âme universelle se refuse à toute concession esthétique ou joliesse décorative. L'écriture de Beethoven y déploie une force cinétique herculéenne et une alacrité rythmique d'une absolue netteté. Le premier mouvement explose dès la première mesure par un unisson d'une franchise monumentale, un geste d'une clarté texturale chirurgicale qui balaie tout sentimentalisme. L'Allegretto ma non troppo s'ouvre par une descente chromatique mystérieuse au violoncelle, introduisant une fugue d'école d'un hédonisme sonore épuré où la ligne des cordes atteint une immense pureté vocale instrumentale, alternant entre résignation et infinie tendresse suspendue. Le troisième mouvement, d'une violence rythmique d'école, confirme le caractère "Serioso" de l'œuvre. Le finale, après une introduction Larghetto d'une grande plainte, s'élance dans un Allegretto agitato haletant, avant de se résoudre de manière totalement inattendue dans une coda Allegro en Fa majeur d'une alacrité lumineuse, évoquant un opéra bouffe. Interprétation pléthorique de la colère rentrée, de la concision formelle et de la transfiguration ironique, ce quatuor insuffle à l'espace de concert une belle urgence organique théâtrale. Les transitions abruptes et la violence des attaques exigent de la part de l'élite des quatuors une complicité mutuelle superlative et une discipline d'archet absolue. Salué par la critique internationale comme l'une des pages les plus radicales de son siècle, l'op. 95 conserve au concert comme au disque une autorité esthétique superlative.