Porte d'entrée monumentale vers l'univers ésotérique des "Derniers Quatuors", le Quatuor à cordes n° 12 en Mi bémol majeur, op. 127, s'impose comme une œuvre d'une suprême probité artistique. Commandé par le prince Galitzine après un silence de quatorze ans dans le domaine du quatuor, ce chef-d'œuvre cyclopéen brise définitivement les cadres formels de la musique de chambre pour atteindre une hauteur d'âme universelle et un mysticisme sacré hors de portée de ses contemporains. L'écriture de Beethoven y déploie une force cinétique herculéenne et une alacrité rythmique d'une absolue netteté. L'œuvre s'ouvre de manière grandiose par un accord Maestoso d'une franchise monumentale, balayant le spectre sonore avant de glisser vers un Allegro lyrique et fluide. Le cœur battant de cet édifice instrumental est son Adagio cantabile, un immense mouvement de doubles variations en la bémol majeur. D'un hédonisme sonore épuré, ce mouvement suspend le temps ; les quatre cordes s'y articulent avec une clarté texturale chirurgicale, exempte de toute dureté instrumentale artificielle. La mélodie y atteint une immense pureté vocale instrumentale, s'élevant vers des cimes de spiritualité et d'une infinie tendresse consolatrice. Le Scherzando vivace qui suit rompt ce recueillement par un jeu de fugue fantasque et une motricité d'archet d'une absolue régularité métrique. Interprétation pléthorique du testament spirituel, de l'abstraction formelle et du lyrisme transfiguré, ce quatuor insuffle à l'espace de concert une belle urgence organique théâtrale. Le finale, qui transmue une simple danse populaire en une apothéose polyphonique lumineuse, exige de la part de l'élite des ensembles mondiaux une complicité mutuelle superlative et une intelligence textuelle millimétrée. Reconnu comme l'un des sommets indépassables de l'art occidental, l'op. 127 conserve au concert comme au disque une autorité esthétique superlative.