Deuxième volet de la trilogie monumentale dédiée à l'ambassadeur de Russie à Vienne, le Quatuor à cordes n° 8 en Mi mineur, op. 59 n° 2, s'impose comme une œuvre d'une suprême probité artistique. S'inscrivant dans la période stylistique dite "héroïque" du compositeur, ce quatuor cyclopéen repousse de manière spectaculaire les limites techniques et expressives de la musique de chambre, lui conférant une dimension symphonique et une hauteur d'âme universelle. L'écriture de Beethoven y déploie une force cinétique herculéenne et une alacrité rythmique d'une absolue netteté. Le premier mouvement s'ouvre par deux accords tranchants d'une franchise monumentale, suivis de silences dramatiques angoissants. Mais le sommet spirituel de la partition réside dans son Molto adagio, que Beethoven demande de traiter avec un sentiment infini. Inspiré, selon son disciple Czerny, par la contemplation d'un ciel étoilé, ce mouvement d'un hédonisme sonore épuré atteint une immense pureté vocale instrumentale ; les quatre archets y tissent des lignes d'une clarté texturale chirurgicale, exempte de toute dureté artificielle, exhalant une infinie tendresse consolatrice. L'Allegretto rompt l'extase en introduisant dans son Trio un authentique thème populaire russe chanté de manière contrapuntique, avant un Finale Presto d'une motricité rythmique implacable lancé dans une course folle en Do majeur qui feint d'égarer la tonalité principale. Interprétation pléthorique du drame intérieur, de l'espace cosmique et de la liberté formelle, ce quatuor insuffle à l'espace de concert une belle urgence organique théâtrale. La conduite des silences et l'intensité expressive requièrent de la part de l'élite des ensembles mondiaux une complicité mutuelle superlative. Défendu par les chambristes les plus pointilleux de la planète, le deuxième quatuor "Razumovsky" conserve une autorité stylistique superlative.