Composé en 1842 durant la légendaire et miraculeuse « année de la musique de chambre » de Robert Schumann — au cours de laquelle virent le jour ses trois quatuors à cordes et son célébrissime Quintette avec piano —, le Quatuor avec piano en mi bémol majeur, op. 47 souffre parfois injustement de la comparaison avec son jumeau le Quintette. Pourtant, cette œuvre pour piano, violon, alto et violoncelle représente l'un des sommets les plus intimes, ardents et structurellement parfaits du romantisme allemand. Moins extraverti que le Quintette, il privilégie une texture chambriste plus serrée où le piano dialogue d'égal à égal avec les cordes dans une fluidité absolue. Le premier mouvement s'ouvre sur une introduction Sostenuto assai d'une noble gravité chorale, avant de s'élancer dans un Allegro ma non troppo d'une alacrité rythmique irrésistible. Schumann y déploie un élan vital mendelssohnien traversé par des éclairs de passion pure, où les motifs circulent d'un instrument à l'autre avec une clarté texturale superlative. Le deuxième mouvement est un Scherzo (Molto vivace) en sol mineur d'une légèreté fantastique et fantomatique. Évoquant le monde des elfes et de La Nuit de la Saint-Jean, ce mouvement haletant file à la double croche dans un staccato feutré, à peine interrompu par deux trios plus lyriques. Le cœur émotionnel et immortel du quatuor réside dans son troisième mouvement, l'Andante cantabile en si bémol majeur. C'est l'une des plus belles déclarations d'amour de l'histoire de la musique, dédiée à son épouse Clara. Le violoncelle y entonne une mélodie d'une pureté vocale poignante, reprise ensuite par le violon dans un élan suspendu d'une immense noblesse expressive. Pour l'anecdote, le violoncelliste doit accorder sa corde de do un ton plus bas (en si bémol) à la fin du mouvement pour tenir une note pédale d'outre-tombe. L'œuvre se referme sur un Finale (Vivace) d'une force cinétique impressionnante. Construit sur un sujet fugué vigoureux, il combine la rigueur du contrepoint savant hérité de Jean-Sébastien Bach avec la fougue romantique de Florestan (le double impétueux de Schumann). Ce va-et-vient virtuose et exubérant scelle l'œuvre dans une apothéose de joie partagée, signant une probité architecturale et stylistique absolue qui place définitivement cet op. 47 au panthéon du clavier romantique.